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Films, fes­ti­val et com­pa­gnie

Donc, je re­viens de Lo­carno.

Lo­carno est une très jolie ville (au sud de la Suisse pour ceux d'entre vous qui vivent loin de nous), je vous montre juste un coin de la vue, qui est im­pres­sion­nante.

Locarno Monti

La vue de­puis le point le plus haut de Lo­carno, Lo­carno Monti, où est si­tuée l'église ap­pe­lée Ma­donna del Sasso

De­puis 1946, chaque année il y a à Lo­carno un fes­ti­val de ci­néma (un des plus vieux du monde), que je fré­quente de­puis que j’étais éco­lière, car à côté de la ma­ni­fes­ta­tion pro­pre­ment dite, le fes­ti­val a ins­ti­tué quelques an­nées après sa créa­tion une or­ga­ni­sa­tion ap­pe­lée «Ci­nema e gioventù» (Ci­néma et jeu­nesse) qui re­cru­tait les ci­né­philes en herbe dans les écoles suisses au moyen d’une com­po­si­tion sur le ci­néma: on en choi­sis­sait quelques-unes qui plai­saient à un jury de cri­tiques, et les élus étaient in­vi­tés au Fes­ti­val. J’ai eu la chance d’en être. On lo­geait en dor­toir, mais c’était la pre­mière fois de ma vie que je vi­vais une telle ex­pé­rience; je vous as­sure que lors­qu’un grand ac­teur ita­lien vous ex­plique les se­crets de son mé­tier, que vous avez quinze ans et que vous êtes une ci­né­phile fa­na­tique parce que le ci­néma était in­ter­dit par l’or­phe­li­nat d’où vous ve­niez, ça fait quelque chose. Vous trou­ve­rez une his­toire plus dé­taillée des dé­buts du fes­ti­val et de ses 15 pre­mières an­nées ici.

Je suis re­tour­née à Lo­carno par mes propres moyens à la pour­suite de ce sou­ve­nir lu­mi­neux aus­si­tôt que j’ai pu m’of­frir des va­cances, j'y suis re­tour­née aussi sou­vent que j'ai pu, et le jour est venu où la té­lé­vi­sion m’y a en­voyée pour fil­mer le fes­ti­val. Je fai­sais quelque chose qui me plai­sait, et j’étais payée pour ça! Trop bôôô!

J’ai vu ainsi les films les plus ma­gni­fiques: pen­dant long­temps, les plus ta­len­tueux des pro­duc­teurs et des réa­li­sa­teurs du ci­néma in­ter­na­tio­nal se sont bat­tus pour pré­sen­ter à Lo­carno leurs films frais sor­tis des salles de mon­tage.

Dans cette pro­duc­tion, une série de di­rec­teurs ar­tis­tiques a eu toute li­berté de choi­sir son pro­gramme pour une rai­son simple, qui de­mande une ex­pli­ca­tion.

Lo­carno Fes­ti­val B

Il faut que vous sa­chiez que les fes­ti­vals de ci­néma sont in­ter­na­tio­na­le­ment clas­sés A, B ou C. Les fes­ti­vals A sont sou­mis à un rè­gle­ment très contrai­gnant, et ne peuvent no­tam­ment pré­sen­ter dans leurs com­pé­ti­tions que les pre­mières vi­sions mon­diales, n’ayant passé dans aucun autre fes­ti­val A (no­tam­ment Cannes, Ve­nise et Ber­lin), alors que les fes­ti­vals B choi­sissent dans le reste, et pré­sentent sou­vent des films de fes­ti­val A aussi (pour au­tant que les pro­duc­teurs les leur ac­cordent – gé­né­ra­le­ment avec dif­fi­culté).

Les pro­duc­teurs se battent tous pour aller au plus connu des fes­ti­val A, Cannes, puis pour Ve­nise, puis pour Ber­lin, et enfin, si leur film a été re­fusé par ces «ma­jors», ils se tournent vers les «mini-ma­jors», comme un cri­tique a clas­si­fié les quelques fes­ti­vals A moins pres­ti­gieux.

Lo­carno, pen­dant long­temps fes­ti­val B, a néan­moins été un fes­ti­val d’une qua­lité re­mar­quable, cer­taines an­nées même ex­cep­tion­nelle. Car, vé­rité de la pa­lisse: le fait que les films ont déjà été vus quelque part n’en di­mi­nue pas la qua­lité, et in­ver­se­ment il y a plein de films sé­lec­tion­nés pour Cannes aus­si­tôt ou­bliés dans le flot. Le fait d’être revus dans un fes­ti­val B les a sou­vent mis en va­leur, et nom­breux sont ceux qui doivent leur cé­lé­brité au fait d’avoir été ré­com­pen­sés dans des fes­ti­vals B.

Grand hotel

Au début, les pro­jec­tions se pas­saient dans les jar­dins du Grand Hôtel, en quelque sorte l'an­cêtre de la Piazza Grande. Mais la grande in­no­va­tion était déjà là: on était en plein air. On y ca­sait 2'000 spec­ta­teurs. (Photo Com­mune de Lo­carno - je crois)

La liste des réa­li­sa­teurs que Lo­carno a dé­cou­verts ou contri­bué à dé­cou­vrir res­semble à un car­net mon­dain: Claude Cha­brol, Stan­ley Ku­brik, Milos For­man, Alain Tan­ner, Alexandre So­ku­rov, Atom Egoyan, Jim Jar­musch, Spike Lee, Gus van Sant, et des di­zaines d’autres, tout aussi connus (de­puis).

Par ailleurs, Lo­carno ac­cueillait à l’époque des films nou­veaux, par des ci­néastes déjà connus. Je vous donne une liste de quelques-uns des réa­li­sa­teurs ayant gagné les prix pour leurs films pré­sen­tés au fes­ti­val les dix pre­mières an­nées: René Clair, Ro­berto Ros­sel­lini, John Ford, Jean-De­vaivre, Vit­to­rio de Sica, Jirí Trnka, Otto Pre­min­ger, Mi­che­lan­gelo An­to­nioni, Sid­ney Lumet.

La qua­lité d’un fes­ti­val dé­pend sou­vent de la qua­lité de son di­rec­teur ar­tis­tique. Certes, les films sont choi­sis par une équipe qui dis­cute, sou­pèse; mais le di­rec­teur reste dé­ci­sif. Son ca­rac­tère, son degré de sa­voir-faire, se re­flètent tou­jours dans le style d'un fes­ti­val. Et Lo­carno a eu une série de di­rec­teurs pres­ti­gieux, de Freddy Buache à Oli­vier Père. Mais ce qui a fait de Lo­carno un fes­ti­val au­quel on se pré­ci­pi­tait, ce sont deux di­rec­teurs ar­tis­tiques ab­so­lu­ment ex­cep­tion­nels, qui se sont suc­cédé et nous ont donné pen­dant vingt ans (ils sont res­tés dix ans cha­cun) un fes­ti­val ex­tra­or­di­naire: David Streiff et Marco Müller. Ils sont très dif­fé­rents l’un de l’autre, mais cha­cun à sa ma­nière ils ont su im­pul­ser un pro­gramme qui, d’an­née en année, fai­sait beau­coup, mais vrai­ment beau­coup, plus d’heu­reux que de mé­con­tents.

Piazza

Mo­teur! La pro­jec­tion va com­men­cer. La Piazza Grande, le plus grand ci­néma en plein air (8'000 spec­ta­teurs) et le plus grand écran du monde. (Photo Fes­ti­val de Lo­carno)

 A leurs choix par­ti­cu­liè­re­ment heu­reux ve­nait bien sûr s’ajou­ter la pro­jec­tion du soir, d'abord dans les jar­dins du Grand Hôtel, puis, de­puis le début des an­nées 1970, sur la Piazza Grande – mais en tout cas tou­jours en plein air. Lors­qu’il fait beau, c’est vrai­ment ma­gni­fique, et voir un film sous les étoiles en si­ro­tant son verre, cela a sé­duit plu­sieurs gé­né­ra­tions de spec­ta­teurs. Ac­tuel­le­ment l’écran, nous as­sure-t-on, est le plus grand du monde, et nom­breux sont ceux qui viennent pour le voir.

Lo­carno Fes­ti­val A

Je ne sais plus exac­te­ment en quelle année (à vue de nez quelque part entre 2003 et 2006), Lo­carno a sol­li­cité et ob­tenu la clas­si­fi­ca­tion A. Aus­si­tôt, le fes­ti­val a eu l'obli­ga­tion de ne mon­trer en com­pé­ti­tion que des pre­mières vi­sions mon­diales, n'ayant pas passé dans un autre fes­ti­val A. Mais voilà, qu'il le veuille ou pas, Lo­carno ar­rive après Cannes, Ve­nise et Ber­lin, et le plus sou­vent les films qui peuvent par­ti­ci­per au concours sont ceux qui ont été re­fu­sés par les «ma­jors» car, qu'il le veuille ou non, Lo­carno est vu comme un «mini-ma­jor». Cela a com­mencé par être à peine per­cep­tible, mais, sub­ti­le­ment, le chan­ge­ment de ca­té­go­rie a changé Lo­carno. De­puis le saut en fes­ti­val A, les dis­cus­sions sont vives pour sa­voir si le choix de films tou­jours plus glauques, sou­vent ter­ri­ble­ment en­nuyeux, aus­si­tôt vus aus­si­tôt ou­bliés, et sou­vent (il y a eu de no­tables ex­cep­tions), sans in­té­rêt, est due à la nou­velle di­rec­tion (qui a changé quatre fois en douze ans), aux films pro­duits ou au fait que Lo­carno fe­rait mieux de re­de­ve­nir un fes­ti­val B.

La seule chose qui n’a ja­mais changé de ni­veau, ce sont les ré­tros­pec­tives. Chaque année, la plon­gée dans l’his­toire du ci­néma est riche, in­té­res­sante, les films sont sou­vent de vrais chefs-d’oeuvre – et du coup la ré­tros­pec­tive, au lieu d’ajou­ter au pro­gramme un à-côté, a ten­dance a de­ve­nir ce que le pro­gramme offre de meilleur. On a eu droit à l'oeuvre (presque) com­plet de réa­li­sa­teurs comme Ya­su­jiro Ozu, Boris Bar­net, Mario Ca­me­rini, Sacha Gui­try, Frank Ta­sh­lin, Allan Dwan, Orson Welles, Otto Pre­min­ger, Vin­cente Mi­nelli, etc. Cette année, c’était dédié au ci­néma ita­lien d’après-guerre: pas que des chefs-d'oeuvre, mais un dé­lice.

Les films qui tirent bien leur épingle du jeu, dans ce contexte, ce sont les films suisses, un cer­tain nombre sont mon­trés dans une sec­tion Pa­no­rama suisse, il ar­rive que l'un ou l'autre soit en concours: de­puis long­temps, nous avons dé­mon­tré que nous sa­vons faire des do­cu­men­taires, et cette année n'a pas man­qué de bi­joux. Je n'en ci­te­rai qu'un: L'Abri, de Fer­nand Mel­gar, qui ra­conte com­ment les sans-abris (sou­vent des de­man­deurs d'asile) sont triés lors­qu'ils tentent d'al­ler dor­mir dans des re­fuges où il fait moins froid et on est moins seuls. Il est exem­plaire. Quant aux films de fic­tion, ils se sont sou­vent fait re­mar­quer, et cette année cela n'a pas man­qué: c'est Schwei­zer Hel­den (Héros suisses) de Peter Luisi, une co­mé­die, qui a gagné avant-hier le prix du pu­blic. Lui aussi parle de de­man­deurs d'asile: ceux-ci es­saient, dans un vil­lage de Suisse cen­trale, de mon­ter Guillaume Tell de Schil­ler. Je ne peux pas vous en par­ler ni vous dire ce que j'en pense, car il a été pro­jeté après mon dé­part – je peux juste vous dire que des amis m'ont té­lé­phoné pour me dire: “Enfin une ex­cel­lente co­mé­die.” A suivre, par consé­quent.

Mais, pour tout le reste, le mé­con­ten­te­ment était très ré­pandu, par­ti­cu­liè­re­ment parmi les pro­fes­sion­nels (plu­sieurs mil­liers) et dans le pu­blic ci­né­phile au­quel voir des films sur la Piazza ne suf­fit pas.

Je vous donne deux com­men­taires: le cri­tique de The Eco­no­mist, par­lant du fait que, de mé­moire de fes­ti­va­lier, il n’a ja­mais plu au­tant que cette année, conclut son ar­ticle  par: «Même sans M. Po­lanski, il y aura des sur­prises; Lo­carno vous en ré­serve tou­jours. Ce qui se­rait bien, ce se­rait qu’elles viennent des écrans du fes­ti­val, et non du ciel.»

Moi, si j’étais res­pon­sable du fes­ti­val, après une cri­tique comme celle-là je me ti­re­rais une balle.

D’au­tant plus si on y ajoute une autre conclu­sion, celle d'un des cri­tiques de Va­riety, la revue pro­fes­sion­nelle du ci­néma in­ter­na­tio­nal, qui par­lait de Lo­carno comme d'un ci­me­tière pour cer­tains des films.

C’est très dif­fi­cile de faire en­tendre cela aux di­ri­geants ad­mi­nis­tra­tifs et po­li­tiques du fes­ti­val. C'est vrai qu'un nombre assez mo­deste de films se vendent et se dis­tri­buent à par­tir du vi­sion­ne­ment de Lo­carno; c'est vrai aussi qu'un réa­li­sa­teur qui fait d'autres films re­con­nus a mon­tré son pre­mier à Lo­carno. Mais ces suc­cès sont sur­éva­lués une fois mis en contexte. Pour les or­ga­ni­sa­teurs, le suc­cès consiste par ailleurs en une or­ga­ni­sa­tion sans pro­blèmes, et voilà un re­proche qu’on ne pourra ja­mais faire à Lo­carno: le fes­ti­val est or­ga­nisé im­pec­ca­ble­ment, il est ra­ris­sime qu’on n’ait pas pensé à tout. C’est rare qu’une pro­jec­tion com­mence en re­tard, c’est rare qu’elle soit in­ter­rom­pue par un ennui tech­nique, les dif­fé­rentes salles sont re­liées par des trans­ports ad hoc (com­pris dans le billet), et ainsi de suite.

Pour la di­rec­tion ad­mi­nis­tra­tive, l’im­por­tant c’est qu’il y ait au­tant de monde que pos­sible, et aussi qu’un cer­tain nombre de per­son­na­li­tés connues du monde en­tier viennent. On pro­voque leur venue par les prix à la car­rière de réa­li­sa­teurs, d’ex­cel­lence à des co­mé­diens, à un pro­duc­teur in­dé­pen­dant, et il y a ainsi deux ou trois autres prix: les per­son­na­li­tés dé­si­gnées viennent le plus sou­vent, et les 5 à 8’000 spec­ta­teurs de la Piazza as­sistent à la re­mise du prix.

Tout cela, ce­pen­dant, ne suf­fit pas, il manque quelque chose pour que la mayon­naise prenne vrai­ment.

Ce qui est gê­nant pour une par­tie du pu­blic, c’est que tous ces prix sont sou­vent liés à un spon­sor, qui vient le don­ner et met en évi­dence sa marque: un des prix s’ap­pelle Swiss­com, un autre Moët et Chan­don, un autre en­core Par­mi­giani. Et il y a, bien en­tendu, le Prix du pu­blic UBS.

Les spon­sors prin­ci­paux sont si om­ni­pré­sents qu’il est im­pos­sible de les ou­blier. Il faut beau­coup d’ar­gent pour or­ga­ni­ser un fes­ti­val, et on le trouve où on peut, on sou­hai­te­rait pour­tant que les spon­sors ne s’im­posent pas à nous de façon aussi ob­ses­sive. Je ne parle même pas pour moi, j’ai ten­dance à prendre ces choses-là avec un haus­se­ment d’épaules, mais j’ai beau­coup en­tendu, ces deux ou trois der­nières an­nées, des gens se plaindre.

Cela dit, il y a aussi une com­pé­ti­tion pour les courts mé­trages des jeunes ci­néastes (Léo­pards de de­main), et là il y a tou­jours des perles et de bonnes sur­prises. Mais la com­pé­ti­tion… Je n’ai vu que des films que j’ai trou­vés fades, dé­pri­mants, ré­pé­ti­tifs. Je vais pour­tant au ci­néma pen­dant l’an­née, faut-il vrai­ment que tous les films qui ne m’in­té­ressent pas soient réunis à Lo­carno? Ou (étant donné qu'il est im­pos­sible de tout voir) que je n'aie as­sisté qu'à des pro­jec­tions d'oeuvres qui me laissent froide?

Je pré­cise que j’ai com­plè­te­ment zappé une sec­tion ap­pe­lée Open Doors, qui pré­sente un grand nombre de films afri­cains, car ceux-là je me les suis gar­dés pour les voir lors du 9e fes­ti­val Ci­né­mas d’Afrique, c’est ce week-end à Lau­sanne, j’es­père vous y ren­con­trer tous.

Vous re­mar­que­rez que je m’ex­prime avec pru­dence, vous, vous trou­ve­riez peut-être tous ces films qui m'en­nuient mer­veilleux. A en­tendre râler au­tour de moi, je n’étais pour­tant pas la seule de mon avis, nous avons été nom­breux à nous plaindre de la qua­lité des films.

Il faut enfin que je pré­cise qu'il y a aussi une ma­ni­fes­ta­tion pa­ral­lèle, In­dus­try Days, qui fait par­tie du fes­ti­val sans vrai­ment en faire par­tie, car elle est ré­ser­vée aux pro­fes­sion­nels (ache­teurs et ven­deurs de films, pro­duc­teurs, fi­nan­ciers du ci­néma de toutes sortes); je ne peux rien en dire – comme je ne suis pas une fi­nan­cière du ci­néma, elle m'est fer­mée. Mais elle était peut-être très bien. Je n'en ai en­tendu aucun écho, sinon que quelques ache­teurs et ven­deurs avaient fait de bonnes af­faires.

A la vie, de Jean-Jacques Zil­ber­mann

Pour que nous ne nous quit­tions pas sur des ju­ge­ments né­ga­tifs, je vou­drais si­gna­ler un film grand pu­blic (hors com­pé­ti­tion) que j’ai trouvé très in­té­res­sant.

A la vie est l’his­toire de trois femmes qui ont sur­vécu à Au­sch­witz. L’une est pa­ri­sienne, après la guerre elle veut re­trou­ver la com­pagne hol­lan­daise de cap­ti­vité qui lui a sauvé la vie, quant à la troi­sième, fran­çaise elle aussi, elle la croit morte. Elle passe pen­dant plu­sieurs an­nées une an­nonce dans la presse juive de toue l’Eu­rope, finit par la re­trou­ver et, quinze ans après la fin de la guerre, elles se donnent ren­dez-vous à Berck-sur-Mer, pour pas­ser en­semble quelques jours de va­cances. Celle que la Pa­ri­sienne avait cru morte avait en fait sur­vécu. L’es­sen­tiel du film, ce sont ces va­cances (et ces re­trou­vailles) à trois.

Trois femmes

Julie De­par­dieu, Su­zanne Clé­ment, Jo­hanna Ter Steege. Elles jouent les femmes qui ont sur­vécu à Au­sch­witz grâce à la Hol­lan­daise, qui par­lait l'al­le­mand, et les a pro­té­gées. (Photo de la pro­duc­tion)

Au­sch­witz reste un puis­sant tabou – pour ceux qui ne l’ont pas vécu, mais plus im­por­tant, pour ceux qui ont passé par là et sur­vécu. Ce n’est que si les sur­vi­vants rompent le tabou que la so­ciété peut re­gar­der les évé­ne­ments en face. Jean-Jacques Zil­ber­mann illustre com­ment des per­sonnes qui ont sur­vécu à la guerre dans sa pire forme se ré­in­sèrent, es­saient de re­par­ler de leur ex­pé­rience com­mune et n’y ar­rivent pas, com­ment elles sont vues par les autres, et com­ment fi­na­le­ment la pa­role de­vient pos­sible et les li­bère. Cela m’a rap­pelé le père d’un ami me ra­con­tant la li­bé­ra­tion qu’avait été pour lui le pré­sident de la Confé­dé­ra­tion suisse, en 1995, de­man­dant par­don aux Juifs pour l’at­ti­tude de son pays pen­dant la guerre. Ce mon­sieur était tchèque, na­tu­ra­lisé suisse parce qu’il avait épousé une Suis­sesse. Il n’avait ja­mais, jus­qu’à 1995, ra­conté qu’il sor­tait d’un camp de concen­tra­tion. Après, il s’était mis à aller dans les écoles ra­con­ter son ex­pé­rience de dé­porté juif aux élèves, «pour les aider à de­ve­nir des hommes de cœur».

Le pro­pos est d’au­tant plus frap­pant que le réa­li­sa­teur ra­conte dans ce film dont il fait une co­mé­die l’his­toire de sa mère, qui est l’une des trois femmes. Il trans­met aux gé­né­ra­tions fu­tures, comme le fai­sait le père de mon ami, pour qu’on n’ou­blie pas. Et il le fait sous la forme d’un film qui va sans aucun doute avoir du suc­cès dans les salles de quar­tier et dont on va se sou­ve­nir: sans grands chi­chis, mais sans conces­sions non plus, il ne donne ja­mais ni dans la fa­ci­lité ni dans le lar­moyant ni dans l’hor­rible.

Et sur cette note po­si­tive, je clos cette hu­meur à pro­pos du fes­ti­val de Lo­carno...

Lupa

... mais à la ré­flexion j'ajoute une deuxième note po­si­tive, cette photo de la chan­teuse po­pu­laire et co­mé­dienne La Lupa, ori­gi­naire de la ré­gion de Lo­carno, pen­dant que nous bu­vions un apéro un après-midi, entre deux averses, sur la Piazza Grande.

 

PS. Lorsque rien d'autre n'est in­di­qué, les pho­tos sont de moi (iPho­ne5) Celle de l'en-tête re­pré­sente le Conseiller fé­dé­ral Ber­set (le mi­nistre de la culture) et le di­rec­teur de l'Of­fice fé­dé­ral du ci­néma Kum­mer lors d'une confé­rence de presse.

PPS. Je ne vous dirai pas com­bien ça m'énerve, mais les liens au fes­ti­val que je vous donne offrent tous soit l'ita­lien, soit l'an­glais. Ce fes­ti­val suisse fi­nancé en par­tie par les contri­buables suisses a tout sim­ple­ment zappé le fran­çais et l'al­le­mand – pro­mus sans doute au rang de langues ac­ces­soires.

 

 

 

15 com­men­taires
1)
Argos
, le 18.08.2014 à 07:00

Lo­carno a aussi ré­vélé au mi­lieu de­san­nées soixante un ex­tra­or­di­naire créa­teur alors in­connu, Ser­guei Pa­rad­ja­nov, qui fut plus qu’un ci­néaste, en mon­trant Les Che­vaux de Feu, ap­pe­lés ori­gi­nel­le­ment Les Ombres des an­cêtres ou­bliés. Pa­rad­ja­nov cho­qua les bu­reau­crates du ci­néma so­vié­tique avec Sayat-Nova, (La Cou­leur de la gre­nade)nar­rant de façon quasi-abs­traite la vie d’un cé­lèbre poète ar­mé­nien.In­ter­dit de ci­néma, il fut em­pri­sonné de nom­breuses an­nées pour « ho­mo­sexua­lité et vol d’icônes » lais­sant sa santé dans le sys­tème car­cé­ral. Lo­carno se de­vrait de pré­sen­ter une ré­tros­pec­tive enfin com­plète de son oeuvre. A Eri­van, le musée Pa­rad­ja­nov est un vé­ri­table petit bijou ras­sem­blant ses créa­tions.

2)
Franck Pas­tor
, le 18.08.2014 à 09:20

Grâce à cet ar­ticle j’au­rais ap­pris qu’il y avait des co­ta­tions de fes­ti­vals : A, B, C… Ce qui ar­rive à celui de Lo­carno tend à prou­ver que ce sont les af­fiches les moins tape-à-l’œil qui sont les plus in­té­res­santes. J’es­père qu’ils re­pas­se­ront en B !

3)
Argos
, le 18.08.2014 à 11:22

Les ca­té­go­ries A ou B – un clas­se­ment éta­bli par la FIAPF (Fé­dé­ra­tion in­ter­na­tio­nale des pro­duc­teurs de films) dont c’est la prin­ci­pale ac­ti­vité – n’ont au­jour­d’hui plus au­cune im­por­tance. Le Fes­ti­val de To­ronto – le plus im­por­tant du monde après Cannes – n’est ainsi pas classé.

Lo­carno a beau­coup perdu avec la dis­pa­ri­tion du Grand Hôtel, qui était l’âme du fes­ti­val. Le monde du ci­néma y a été fait et dé­fait à d’in­nom­brables re­prises que ce soit dans ses sa­lons, ses ter­rasses ou sa pis­cine. Après avoir failli dis­pa­raître en 1970, le Fes­ti­val a été sauvé par l’amé­na­ge­ment de la Piazza Grande et par la di­rec­tion avi­sée du fon­da­teur du Fes­ti­val de Nyon, Mo­ritz de Ha­deln, qui a su faire venir dans une ma­ni­fes­ta­tion en per­di­tion des films d’Ist­van Szabo, Jacques Ri­vette, Mar­gue­rite Duras, George Lucas, Pier Paolo Pa­so­lini, Kr­zysz­tof Za­nussi, Kon­tad Wolf, Rai­ner Fass­bin­der, Ge­rhard Schröder et beau­coup d’autres. Fass­bin­der avait d’ailleurs dé­clen­ché l’ire de l’hô­te­lier qui le lo­geait au point que le brave homme avait fait appel à la po­lice, l’ac­cu­sant d’avoir volé un pa­ravent. Lors de la pré­sen­ta­tion de Salo de Pa­so­lini, un com­mando d’ex­trême-droite venu de Milan avait dé­bar­qué pour s’em­pa­rer des bo­bines de films et à la pro­jec­tion sur la Piazza Grande des Contes im­mo­raux de Va­le­rian Bo­rowc­zyk, l’évêque avait fait son­ner les cloches de églises de Lo­carno.

4)
Anne Cuneo
, le 18.08.2014 à 12:06

Les ca­té­go­ries A ou B – un clas­se­ment éta­bli par la FIAPF (Fé­dé­ra­tion in­ter­na­tio­nale des pro­duc­teurs de films) dont c’est la prin­ci­pale ac­ti­vité – n’ont au­jour­d’hui plus au­cune im­por­tance. Le Fes­ti­val de To­ronto – le plus im­por­tant du monde après Cannes – n’est ainsi pas classé.

Le fes­ti­val de To­ronto n’est pas classé parce que c’est un autre type de fes­ti­val: c’est un fes­ti­val SANS com­pé­ti­tion (et c’est, bien en­tendu, beau­coup mieux ainsi).
Le clas­se­ment ABC etc. est éta­bli pour les fes­ti­vals AVEC com­pé­ti­tion, la com­pé­ti­tion de­vient donc très im­por­tante, et le choix des films en com­pé­ti­tion «fait» une par­tie d’un suc­cès d’un fes­ti­val. Selon tout ce qu’on m’a dit, le clas­se­ment a bel et bien de l’im­por­tance, dans la me­sure où les pro­duc­teurs, eux, en tiennent compte, et un fes­ti­val classé en A est beau­coup moins libre dans ses choix que les B.
Je suis d’ac­cord sur toi sur le fait qu’aus­si­tôt que tu n’es plus en A avec les contraintes du A, ta li­berté de choix (et sou­vent – consé­quence – ta qua­lité) aug­mente. To­ronto est un bon exemple. Le fes­ti­val de Zu­rich, qui a com­mencé par n’être qu’un «petit» à côté, un autre.
Tout ceci dit, je suis par­fai­te­ment d’ac­cord que lâ­cher le Grand Hôtel a été une bourde mo­nu­men­tale. J’ai tou­jours pensé que le Fes­ti­val au­rait dû en faire son centre, le trans­for­mer un peu, y amé­na­ger des salles de ci­néma. Lors­qu’il faut trou­ver de l’ar­gent pour un grand pro­jet, les Tes­si­nois ont tou­jours fait mon ad­mi­ra­tion – ils sont très forts. Dom­mage qu’ils n’aient pas vu le plus qu’au­rait pu être un Grand Hôtel coeur (ou un des coeurs) du fes­ti­val.

5)
Mo­dane
, le 18.08.2014 à 12:20

Ça doit être réel­le­ment im­pres­sion­nant, une pro­jec­tion en plein air de cette en­ver­gure!

6)
Ma­dame Pop­pins
, le 18.08.2014 à 12:23

Mo­dane, je n’y suis allée qu’une seule fois mais j’en garde vrai­ment le sou­ve­nir d’une sen­sa­tion ex­cep­tion­nelle, la dou­ceur du cli­mat y étant aussi pour quelque chose (sur­tout quand on voit l’été pourri de cette année).

7)
Argos
, le 18.08.2014 à 17:35

Au fond l’his­toire du Grand Hôtel illustre le par­fai­te­ment le manque d’ima­gi­na­tion des ad­mi­nis­tra­tions. Au cours des trente der­nières an­nées, la Confé­dé­ra­tion a versé plus de vingt-cing mil­lions de francs au Fes­ti­val de Lo­carno, per­met­tant ainsi son dé­ve­lop­pe­ment. Il au­rait été lo­gique qu’elle condi­tionne la suite des ver­se­ments avec la créa­tion d’un vé­ri­table centre du fes­ti­val qui au­rait pu être le Grand Hôtel, lieu qui au­rait pu ser­vir en d’autres oc­ca­sions. Quand on voit ce que Lu­cerne a réussi à faire avec la salle de concerts ima­gi­née par Jean Nou­vel, on ne peut que re­gret­ter le pro­vin­cia­lisme des au­to­ri­tés ré­gio­nales et l’ab­sence d’im­pul­sion des bu­reau­crates qui s’oc­cupent du ci­néma à la Confé­dé­ra­tion.

8)
Anne Cuneo
, le 18.08.2014 à 18:11

la Confé­dé­ra­tion a versé plus de vingt-cing mil­lions de francs au Fes­ti­val de Lo­carno, per­met­tant ainsi son dé­ve­lop­pe­ment. Il au­rait été lo­gique qu’elle condi­tionne la suite des ver­se­ments avec la créa­tion d’un vé­ri­table centre du fes­ti­val qui au­rait pu être le Grand Hôtel

Mais ils sont en train de concoc­ter un centre. Si j’ai bien com­pris, c’est au centre du gi­ra­toire de l’au­to­route qui est à l’en­trée de la ville, où il y a ac­tuel­le­ment une ville de tentes es­sen­tiel­le­ment pour les jeunes pen­dant le fes­ti­val.
Ne pas pen­ser au Grand Hôtel, c’est, comme tu le dis, un manque pa­tent d’ima­gi­na­tion.

9)
Anne Cuneo
, le 18.08.2014 à 18:36

Ça doit être réel­le­ment im­pres­sion­nant, une pro­jec­tion en plein air de cette en­ver­gure!

Nous autres pro­fes­sion­nels (ci­néastes, jour­na­listes, tech­ni­ciens de ci­néma) avons le droit de nous as­seoir aux pre­miers rangs, consi­dé­rés comme moins confor­tables, car il faut lever la tête pour voir, pro­ba­ble­ment parce que nous ne payons pas l’en­trée, soit parce que nous tra­vaillons, soit parce qu’elle est prise en charge par des abon­ne­ments col­lec­tifs conclus par nos as­so­cia­tions pro­fes­sion­nelles; mais j’adore avoir le nez dans l’écran, la dis­tance est tout de même suf­fi­sante.
Quand il fait grand beau, c’est quoi qu’il en soit vrai­ment ma­gique, sur­tout si le film est bon. J’ai des sou­ve­nirs ma­gni­fiques de la Piazza; je n’ai eu droit au jar­din du Grand Hôtel qu’une fois, lorsque j’étais éco­lière, je ne sais plus quel film j’ai vu, mais je garde éga­le­ment le sou­ve­nir de mon en­thou­siasme.

10)
nic
, le 19.08.2014 à 10:15

Mais ils sont en train de concoc­ter un centre. Si j’ai bien com­pris, c’est au centre du gi­ra­toire (…)

non, cela était un an­cien pro­jet, je crois même que c’était une pro­po­si­tion spon­ta­née. main­te­nant cela se concré­tise sous le nom de «Pa­lazzo del Ci­nema», à la suite d’un pre­mier concours pour une «Casa del ci­nema». et cela sera la trans­for­ma­tion d’un bâ­ti­ment entre la «ro­tonda» et la piazza.
le site de la ville de lo­carno est ac­tuel­le­ment in­ac­ces­sible, mais tu peux trou­ver des images et des infos sur le web

ciao, n

11)
Anne Cuneo
, le 19.08.2014 à 14:38

le site de la ville de lo­carno est ac­tuel­le­ment in­ac­ces­sible, mais tu peux trou­ver des images et des infos sur le web

Merci pour le lien, nic, j’avais loupé cette étape. C’est en­core plus in­com­pré­hen­sible, si on se dé­cide à trans­for­mer un pa­lais exis­tant, qu’on ne fasse pas cela avec le Grand Hôtel qui, comme Argos le re­mar­quait à juste titre, a été l’âme du fes­ti­val à plus d’un titre et le re­de­vien­drait fa­ci­le­ment. En plus du fait que c’est bien plus grand que le Pa­lazzo qui a été choisi, et qu’il y a un parc! Et du fait que ce grand bâ­ti­ment est là, vide, à at­tendre qu’on le fasse re­vivre.

12)
nic
, le 19.08.2014 à 15:23

parce que le bâ­ti­ment en ques­tion ap­par­tient à la ville et le Grand Hôtel, pro­ba­ble­ment, non?

13)
nic
, le 20.08.2014 à 09:04

chère anne,
j’ai parlé avec un ami à lo­carno qui me dit qu’une autre rai­son est que le Grand Hôtel est sur la com­mune de Mu­ralto et la col­la­bo­ra­tion entre les com­munes n’est pas des meilleures…

14)
Anne Cuneo
, le 23.08.2014 à 08:46

Je rêve…
Le fes­ti­val se passé au­tant sur une com­mune que sur l’autre, d’ailleurs la fron­tière est in­vi­sible pour tous sauf les ad­mi­nis­tra­teurs. On pour­rait ima­gi­ner qu’ils col­la­borent, au lieu de lais­ser tom­ber en ruine un lieu idéal!
PS. Ré­ponse un peu tar­dive parce qu’il a été im­pos­sible d’en­trer sur Cuk pen­dant un temps.

15)
nic
, le 23.08.2014 à 16:38

chère Anne, je suis tout à fait d’ac­cord avec toi.
au ni­veau po­li­tique il se passe des choses in­com­pré­hen­sibles pour nous, com­muns mor­tels… et au tes­sin, je suis tes­si­nois émi­gré à Lau­sanne, j’ai l’im­pres­sion que c’est en­core pire!