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La cité – chef d’oeuvre en péril

Ce texte a été écrit pour la revue Culture en jeu. De­puis qu'il est sorti, il a pro­vo­qué au moins deux vifs dé­bats en ma pré­sence. L'opi­nion des cu­kiens m'in­té­resse.

 

Adulte, on a beau par­cou­rir les mêmes rues, ten­ter de re­trou­ver des iti­né­raires fa­mi­liers de son en­fance, ils sont brouillés, ou ils ont dis­paru.

Au­tre­fois, une rue connue pen­dant la pe­tite en­fance n’avait pas vrai­ment changé, sauf ac­ci­dent ma­jeur, lors­qu’on la par­cou­rait vieillard.

Au­jour­d’hui, les re­pères qui ser­vaient (plus ou moins in­cons­ciem­ment) de ré­fé­rence, à nous per­mettre de pen­ser tran­quille­ment à autre chose – l’ha­bi­tat, lui, se­rait tou­jours là –, dis­pa­raissent à une vi­tesse ver­ti­gi­neuse.

Il ne s’agit pas là d’une quel­conque nos­tal­gie pas­séiste, mais du pro­blème de toute une so­ciété, dans la me­sure où, les his­to­riens le mar­tèlent una­nimes, pour bien conce­voir le futur, il faut com­prendre le passé.

Dans l’his­toire, la cité est le cœur d’une ré­gion ou d’un pays; nom­breux ont tou­jours été ceux qui avaient l’am­bi­tion d’y vivre, sen­tant bien que c’est là que cela se pas­sait. Mais la trans­for­ma­tion de la cité en frac­tion d’une mé­tro­pole en change la na­ture.

C’est qu’elle est le coeur d’une contra­dic­tion.

D’une part, la cité est la dé­po­si­taire de l’his­toire d’une ré­gion; mais d’autre part elle a, au dé­part, été pré­vue pour un nombre bien in­fé­rieur d’ha­bi­tants, alors que les po­pu­la­tions n’ont cessé d’af­fluer et de se mul­ti­plier. Les fi­nan­ciers, obéis­sant à la loi de l’offre et de la de­mande, ont fait de cette den­rée rare un luxe, qui coûte cher, qui doit rap­por­ter, et qui est ainsi pris dans le cercle vi­cieux du pro­fit à tout prix.

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George Syd­ney She­phard, Regent Street, vers 1800

Lorsque cet «ins­tan­tané» de Regent Street à Londres a été pris, le monde comp­tait moins de 700 mil­lions d’ha­bi­tants, et Londres (tous fau­bourgs com­pris) ve­nait de tou­cher le mil­lion. Au­jour­d’hui, le grand Londres a dé­passé les 8 mil­lions (et le monde les 7 mil­liards), et la po­pu­la­tion mon­diale tend à se re­grou­per dans les villes.

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Regent Street, à peu près du même angle, vers 2011 (photo Mea­gan Walsh Ge­rard)

Le simple flot de per­sonne fait que les mêmes rues pa­raissent to­ta­le­ment dif­fé­rentes: elles n’ont pas été conçues pour X mil­liers de voi­tures à l’heure et pour x cen­taines de mil­liers de per­sonnes par jour.

Mais ce qui at­tire par­ti­cu­liè­re­ment vers le centre des villes au­jour­d’hui en­core, c’est que, puis­qu’il y avait moins de monde à caser, les villes ont été construites à échelle hu­maine, avec des ma­té­riaux chauds, et qu’on pou­vait pour­voir aux be­soins quo­ti­diens sans être for­cés de par­cou­rir de grandes dis­tances.

Lewis Mum­ford est l’au­teur (entre autres) de La Cité dans l’his­toire, écrit en 1960 et plu­sieurs fois revu, la der­nière ver­sion a paru en fran­çais en 2011; par l'ana­lyse de la for­ma­tion des re­grou­pe­ments ur­bains, ce clas­sique fait ap­pa­raître les li­mites dé­mo­gra­phiques, tech­no­lo­giques et éco­no­miques au-delà des­quelles la cité ne rend plus pos­sible la sur­vie d'une unité com­mu­nau­taire. Cri­tique d'une or­ga­ni­sa­tion éco­no­mique qui sa­cri­fie le pro­grès de l'hu­ma­nité au per­fec­tion­ne­ment des ma­chines, l'au­teur re­vient au souci du bien pu­blic, à la re­cherche d'un équi­libre éco­lo­gique et à la co­opé­ra­tion so­ciale comme base de notre mi­lieu de vie.

Dans un autre de ses textes (City De­ve­lo­pe­ment, 1945) Mum­ford dé­crit de façon al­lé­go­rique la trans­for­ma­tion ra­pide des villes par un exemple, celui de New York, que l’on peut ce­pen­dant re­prendre pour beau­coup de cités mo­dernes.

«Lorsque Di­ckens a vi­sité l’Amé­rique», écrit-il, «des co­chons vo­races far­fouillaient dans les rues de Man­hat­tan. Moins d’une gé­né­ra­tion plus tard, la plu­part d’entre eux étaient de­ve­nus des en­tre­pre­neurs fi­nan­ciers ou in­dus­triels, ils li­mi­taient leurs opé­ra­tions à Wall Street, où les auges étaient pro­fondes et le fait de se vau­trer confor­table. Les poètes étaient de­ve­nus cour­tiers; les hu­mo­ristes frayaient avec les mil­lion­naires, et di­ri­geaient la lance de leur sa­tire vers des rois pu­re­ment my­thiques, au lieu de l’en­fon­cer dans le ventre des vrais rois, les Cook, les Van­der­bilt, les Ro­gers, les Ro­cke­fel­ler. New York était de­ve­nue le centre d’un fu­rieux pour­ris­se­ment, que l’on mas­quait en le qua­li­fiant de crois­sance, d’es­prit d’en­tre­prise, de gran­deur. La pour­ri­ture en­gen­drait des gaz; les gaz ont fait se dis­tendre le corps phy­sique de la ville; cette dis­ten­sion a été ap­pe­lée Pro­grès.»

Pen­dant cette gé­né­ra­tion, la po­pu­la­tion de Man­hat­tan a tri­plé, pas­sant de 313’000 ha­bi­tants en 1841 (année de la vi­site de Di­ckens), à 942’000 en 1870. Une ville va­riée, pul­sante, vi­vante donc. Voire… Car Lewis Mum­ford pour­suit en consta­tant qu'à la fin du 19e siècle la ville est de­ve­nue plus propre, il y a dé­sor­mais des parcs, des ha­bi­ta­tions sa­lubres. Et pour­tant, «nous sommes confron­tés à une ville dé­ter­mi­née à s’au­to­dé­truire. Car elle use de son in­tense éner­gie et de sa vi­ta­lité tré­pi­dante pour pro­duire des ha­bi­ta­tions mé­diocres, un en­vi­ron­ne­ment ré­tréci, un quo­ti­dien mo­no­tone, bref, des joies moindres que pen­dant sa mo­deste pé­riode pro­vin­ciale.»

Les villes his­to­riques: vi­vantes et me­na­cées

La pro­priété pri­vée du sol a beau avoir va­leur de dogme, elle a tou­jours été pro­blé­ma­tique lors­qu’il s’est agi de pla­ni­fier les villes. Aussi, la ges­tion de l’es­pace a le plus sou­vent été confiée à des or­ga­nismes d’Etat, cen­sés trou­ver un équi­libre entre in­té­rêt com­mun et in­té­rêts par­ti­cu­liers. Les réus­sites sont di­verses, dé­pendent par­fois des cir­cons­tances, par­fois du ta­lent ou de l’hon­nê­teté des édiles. La réus­site ab­so­lue, ce sont des villes comme Am­ster­dam où, pour des rai­son de sé­cu­rité (la ville est en­tiè­re­ment bâtie sur des ter­rains ma­ré­ca­geux ou car­ré­ment pris sur la mer), le contrôle est strict. En fait, l’Etat est pro­prié­taire du sol, et donne ses ter­rains en lo­ca­tion (pour 99 ans la plu­part du temps) à des condi­tions très res­tric­tives. Cela a per­mis, même dans les quar­tiers ex­té­rieurs bâtis au 20e siècle, de gar­der à l’en­semble une unité rare. Quant à la Vieille ville, si l’on fait abs­trac­tion de quelques aber­ra­tions ar­chi­tec­tu­rales, la conscience est venue vite qu’il était ca­pi­tal de la pré­ser­ver, pour des rai­sons tant his­to­riques qu’éco­no­miques (le tou­risme que la beauté d’Am­ster­dam gé­nère rap­porte des cen­taines de mil­lions).

Les ha­bi­tants d’Am­ster­dam sont très conscients du fait que cette cité pré­ser­vée les aide à leur tour à pré­ser­ver une iden­tité in­di­vi­duelle qu’ils puisent en par­tie, dans un monde en voie de glo­ba­li­sa­tion ra­pide, dans la sta­bi­lité ur­ba­nis­tique de leur ville.

Des sen­ti­ments si­mi­laires sont ex­pri­més, par exemple, par les ha­bi­tants de Berne, dont la ville his­to­rique a été construite de telle sorte qu’elle est quasi in­des­truc­tible et par consé­quent re­mar­qua­ble­ment pré­ser­vée.

A l’in­verse, pour ne pas sor­tir de Suisse, on peut citer les exemples de Lau­sanne ou de Zu­rich.

Lau­sanne, ville à la to­po­gra­phie dif­fi­cile, quasi cou­pée en deux par une ri­vière, le Flon, a com­mencé par avoir un coup de génie: en 1839, l’in­gé­nieur Adrien Pi­chard a conçu et mis en chan­tier le Grand Pont, splen­dide construc­tion à double arche qui en­jam­bait le val­lon es­carpé, par ailleurs en­tiè­re­ment ha­bité et soi­gneu­se­ment cultivé, qui confé­rait à l’en­semble un charme très lar­ge­ment chanté (et peint) par les tou­ristes de l’époque (le plus sou­vent des An­glais).

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Voici com­ment William Tur­ner note ses im­pres­sions pen­dant que la di­li­gence monte vers Mont­be­non de­puis la val­lée du Flon, en 1841. Nous sommes plus ou moins  à l'em­pla­ce­ment du Pont Chau­de­ron.

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La Cité de­puis Mont­be­non et le Grand-Chêne, 1850 (Musée his­to­rique de Lau­sanne)

Et puis, à la fin du 19e siècle, les édiles ont pris le parti, non pas comme cela été fait (par exemple) à Berne de mul­ti­plier les ponts et de dé­ve­lop­per les flancs du val­lon, mais de re­cou­vrir la val­lée du Flon ainsi qu’une des arches du pont, et de rem­pla­cer ce riant val­lon, dont on a ex­pulsé les ha­bi­tants, par une route, de­ve­nue quasi une au­to­route au fil du temps. Il y avait des inon­da­tions, il fal­lait ca­na­li­ser, nous ex­plique-t-on. Certes. Mais re­cou­vrir la ri­vière qui tra­verse une ville pour en faire une route est équi­valent à l’au­to­des­truc­tion dont parle Lewis Mum­ford. Lau­sanne a par ailleurs remis ça à la fin du 20e siècle avec le quar­tier du Rô­tillon, der­nier ves­tige de la val­lée du Flon. On a ter­gi­versé suf­fi­sam­ment long­temps pour qu’il ne soit plus pos­sible de ré­no­ver un des quar­tiers les plus an­ciens et les plus pit­to­resques de la ville. On glose au­jour­d’hui pour sa­voir si les fa­çades co­lo­rées sont es­thé­tiques ou non; on ou­blie ce­pen­dant de dire qu’on a dé­truit une part de l’hé­ri­tage lau­san­nois, un coin de l’âme de la ville.

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La rue Cen­trale, qui re­couvre le val­lon, prise à peu près du même angle – le ca­drage est un peu plus étroit, 2012 (photo epfl)

A Zu­rich, on a pas été en reste: en 1900, on a rasé  d’un seul coup le vé­né­rable quar­tier du Chratz, situé sur la rive gauche de la Lim­mat. On l’a rem­placé par la Banque na­tio­nale et une demi-dou­zaine de bâ­ti­ments mas­sifs oc­cu­pés par des bu­reaux, des banques et des ma­ga­sins de luxe. Près de 120 ans plus tard, le lieu ne s’en est tou­jours pas remis: il est mort, et reste mort.

En 1955 en­core, on a dé­truit tout un quar­tier an­cien situé à côté du Kuns­thaus, celui de Kraut­gar­ten­gasse, et on l’a rem­placé par une aile en béton du musée lui-même, qui abrite sans doute des chefs-d’oeuvre, mais qui ferme à cinq heures, et ne peut pas ri­va­li­ser avec le grouille­ment d’un quar­tier ha­bité. Les bis­trots, les bou­tiques, les ar­ti­sans, toute une vie co­lo­rée a été rem­pla­cée par un res­tau­rant mo­derne mo­dé­ré­ment fré­quenté; ici aussi, toute vie a dis­paru. Le soir, c’est dé­sert.

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Le bas de Kraut­gar­ten­gasse, Zu­rich, avant l’agran­dis­se­ment du musée. 1946 (Bau­ges­chicht­liches Ar­chiv, Zu­rich)

Lorsque Hauss­mann a coupé Paris en tranches pour créer les bou­le­vards (et rendre plus aisé le tir du canon en cas de nou­veau sou­lè­ve­ment comme la Com­mune) des pans en­tiers de quar­tier ont été dé­truits, mais la vie n’a pas dis­paru; le tissu ur­bain était blessé mais non tué, au­tour des bou­le­vards les gens sont res­tés et ont bien­tôt ab­sorbé les bou­le­vards eux-mêmes. Cela est en­core par­fois pos­sible lorsque le centre d’une ville est suf­fi­sam­ment grand. Mais pour une ville moyenne comme Zu­rich, faire dis­pa­raître des quar­tiers en­tiers, c’est sup­pri­mer la vie.

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Le bas de Kraut­gar­ten­gasse au­jour­d’hui (Photo A. Cuneo)

En réa­lité, comme le fait l’Unesco pour les sites du monde, il fau­drait consi­dé­rer que ce qui est au­jour­d’hui le centre des villes et était au­tre­fois la cité tout en­tière est un chef-d’oeuvre de l’hu­ma­nité.

Car lorsque la spé­cu­la­tion et les construc­tion hâ­tives (faites pour ré­pondre à des in­té­rêts ou des be­soins im­mé­diats sans consi­dé­rer les consé­quences à long terme) dé­truisent un tissu ur­bain par ailleurs déjà dé­li­cat, ils privent la po­pu­la­tion d’une par­tie de son iden­tité, des re­pères qui contri­buent à faire de cha­cun de nous un ci­toyen res­pon­sable et équi­li­bré.

28 com­men­taires
2)
To­TheEnd
, le 11.06.2013 à 09:28

Cette note aborde des thèmes très dif­fé­rents et qui sont sou­vent contra­dic­toires. Trai­ter de l’ur­ba­nisme, des trans­ports, de la dé­mo­gra­phie, d’un centre his­to­rique, etc. c’est mé­lan­ger beau­coup de choses.

Bien en­tendu, c’est un réel pro­blème mais l’abor­der sous le seul est unique prisme des in­té­rêts fi­nan­ciers ou im­mé­diats, c’est ex­trê­me­ment ré­duc­teur. Je ne parle même pas du fait que pour la plu­part des gens, un centre his­to­rique c’est un truc qui se situe entre le 15ème et 17ème un peu comme si c’était l’an 0 de l’ar­chi­tec­ture ou au sens large, de l’ur­ba­nisme.

Or, dans toutes les cités, il suf­fit de don­ner quelques coups de pioches pour se rendre compte que la ville a été construite par des­sus une autre ville et là, y a pas beau­coup de monde pour dire: ra­sons ce qui a été fait au 15ème siècle et re­trou­vons la cité du 9ème siècle.

Une ville et son coeur se doit d’évo­luer avec son temps, ses pro­blèmes éner­gé­tiques, de trans­ports et dé­mo­gra­phique. Vou­loir conser­ver un centre ville his­to­rique pour des rai­sons tou­ris­tiques ou pu­re­ment es­thé­tiques peut être un but en soit. Ceci dit, l’ar­gu­men­taire d’as­so­cia­tion comme Mou­ve­ment de la Dé­fense de Lau­sanne s’ap­pa­rente à un dis­cours to­ta­le­ment sec­taire et anti-chan­ge­ment, quel qu’il soit.

Enfin, je pense que tu confonds Flon et Ro­tillon… si ce der­nier quar­tier a bien dis­paru pour lais­ser place à des bâ­ti­ments mo­dernes, le Flon n’a été qu’un quar­tier où il y a en­core 20 ans, seuls des en­tre­pôts in­sa­lubres et des putes co­ha­bi­taient en pleine har­mo­nie. Au­jour­d’hui, mal­gré toutes les op­po­si­tions aux­quelles la so­ciété Lau­sanne-Ou­chy a été confron­tée, je ne suis pas mé­con­tent de la nou­velle vie qui règne à quelques pas de la Cité.

En ré­sumé, un centre his­to­rique à un passé à faire va­loir et per­met d’of­frir une cer­taine iden­tité à ses ha­bi­tants. Cela dit, il ne doit pas être un musée à ciel ou­vert. Il doit s’adap­ter et aussi of­frir aux contem­po­rains qui l’ha­bite ou le tra­verse une ex­pé­rience ur­ba­nis­tique et so­ciale mo­derne et adap­tée aux nou­velles exi­gences de notre temps et sur­tout, fu­ture.

Le futur ne re­pose pas sur la stag­na­tion, la pa­ra­ly­sie ou le repli sur soi.

3)
Tron­che­DeS­nake
, le 11.06.2013 à 12:03

Merci Anne pour ce billet qui me touche: il ajoute de la pro­fon­deur à une fas­ci­na­tion que j’ai pour le temps qui passe et les marques que ce pas­sage im­prime dans le pay­sage ur­bain.

Il est vrai qu’en voyant cer­taines pho­tos an­ciennes de lieu que je connais, j’ai sou­vent eu l’im­pres­sion d’un es­pace sur­di­men­sionné. Alors qu’en fait, la po­pu­la­tion ayant aug­menté, c’est plu­tôt au­jour­d’hui que l’en­droit est de­venu sous­di­men­sionné. Ce contraste est par­ti­cu­liè­re­ment frap­pant sur les deux pre­mières illus­tra­tions de ton billet.

Mais n’y a-t-il pas d’autres en­droits où l’on pour­rait avoir un sen­ti­ment in­verse, dans la me­sure où l’on a, avec les an­nées, élargi quelque peu cer­taines ar­tères? Et par ailleurs, cette pre­mière illus­tra­tion de Regent Street ne nous montre-t-elle pas un lieu fré­quenté par la haute so­ciété, le “beau monde”, alors que le “peuple” grouillait dans des ar­tères moins spa­cieuses et plus sombres? Et une com­pa­rai­son ana­logue faites dans les quar­tiers “po­pu­leux” de la même époque ne nous don­ne­rait-elle pas une sen­sa­tion in­verse, à sa­voir que “c’est quand même plus propre et sa­lubre au­jour­d’hui”?

J’écris cela en étant conscient de n’être ni his­to­rien, ni ar­chi­tecte, ni ur­ba­niste… donc sana com­pé­tences par­ti­cu­lières. C’est juste ce qui m’ha­bite à la lec­ture de ces lignes. Et l’in­ter­ven­tion de TTH, pos­tée pen­dant que je ré­dige la mienne, ap­porte des élé­ments qui in­té­ressent éga­le­ment le ci­ta­din pro­fane que je suis.

Pour ceux que la confron­ta­tion d’images d’un même lieu à des époques dif­fé­rentes in­té­ressent, je si­gnale, sur la pla­te­forme NotreHistoire.​ch , le groupe Passé-Pré­sent que j’ai crée dans cette op­tique.

4)
Mar­co­li­vier
, le 11.06.2013 à 13:19

Merci Anne pour cet ar­ticle qui parle par­ti­cu­liè­re­ment au Lau­san­nois de nais­sance et de vie que je suis.

Je n’avais ja­mais réa­lisé la pro­fon­deur du val­lon avant son com­ble­ment ni que ce der­nier avait avalé une des arches du grand-pont his­to­rique. Aussi, la re­pro­duc­tion du Musée his­to­rique de Lau­sanne me plonge dans une douce rê­ve­rie…

5)
Argos
, le 11.06.2013 à 15:37

La des­truc­tion du tissu ur­bain s’est sou­vent faite au nom de la “lutte contre les tau­dis”. Au lieu de ré­no­ver des bâ­ti­ments cen­te­naires, il était pré­fé­rable et plus ju­teux de les dé­mo­lir. A Ge­nève, le pit­to­resque en­semble du Per­ron, au bas de la vieille-vieille, comme une par­tie du Saint-Ger­vais his­to­rique ont ainsi dis­paru. Mum­ford consi­dé­rait qu’une ville ne sau­rait être réel­le­ment vi­vable que si on peut la par­cou­rir à pied. L’au­to­mo­bile a mis fin à ce mode de vie, et a causé plus de dé­gâts que le Se­conde Guerre mon­diale.

6)
To­TheEnd
, le 11.06.2013 à 15:58

TDS: même sans être de la branche, tu te poses les bonnes ques­tions…

A: Mum­ford était un idéa­liste et dé­fi­ni­ti­ve­ment tourné vers le passé. Il trou­vait idéales les villes mé­dié­vales… ou au­tre­ment dit, une époque très dif­fé­rente et qui ne fai­sait pas face à la po­pu­la­tion ac­tuelle. Ne pas re­con­naitre qu’il y avait des tau­dis dans les villes mé­dié­vales et que la mo­der­ni­sa­tion des villes a per­mis de ré­gler ce pro­blème, c’est faire preuve d’un aveu­gle­ment cer­tain. En­core une fois, je trouve par­ti­cu­liè­re­ment ré­duc­teur de juger les stra­té­gies ur­ba­nis­tiques mo­dernes sur le seul fait qu’éco­no­mi­que­ment, c’est mieux. Même si je ne nie pas le phé­no­mène, ce n’est pas ce qui guide un ar­chi­tecte ou un ur­ba­niste qui se place un peu au-des­sus de ça. Enfin, il est vrai que l’au­to­mo­bile a par­ti­cu­liè­re­ment mo­delé le pay­sage ur­bain mais tout comme l’a fait les che­vaux avant, les car­rosses et je ne sais quoi dans le futur. C’est pour ça qu’une ville et sa Cité change, pour s’adap­ter constam­ment aux évo­lu­tions, bonnes ou mau­vaises, de l’hu­ma­nité.

Une ville qui ne change pas est une ville morte.

7)
Anne Cuneo
, le 11.06.2013 à 16:08

Merci pour les com­men­taires.

En ré­sumé, un centre his­to­rique à un passé à faire va­loir et per­met d’of­frir une cer­taine iden­tité à ses ha­bi­tants. Cela dit, il ne doit pas être un musée à ciel ou­vert.

Je ne pense pas non plus qu’un centre his­to­rique doive être un musée à ciel ou­vert. Je pense juste, comme tu le dis par­fai­te­ment, qu’un centre his­to­rique a un passé à faire va­loir. J’ai eu l’oc­ca­sion d’écrire ailleurs, à pro­pos de l’exemple que je donne de Zu­rich Kraut­gar­ten­gasse que j’au­rais été moins cho­quée si on avant rem­placé les ha­bi­ta­tions par d’autres ha­bi­ta­tions, par ré­no­va­tion ou re­cons­truc­tion. Ce qui m’in­ter­pelle, c’est le rem­pla­ce­ment de tout un quar­tier par un unique bloc de béton. C’est la ma­nière qui me choque, pas la chose. Il y au­rait sans doute eu moyen de gar­der quelques-unes des mai­sons, où l’on trou­vait quelques tré­sors si spec­ta­cu­laires qu’ils ont été trans­por­tés au Musée na­tio­nal. On construi­sait un musée, on au­rait pu sou­hai­ter une plus grande at­ten­tion à l’his­toire. Je pense qu’au­jour­d’hui on se­rait plus at­ten­tif.

Par ailleurs, je ne confonds pas le Flon et le Rô­tillon: la val­lée du Flon se trouve sous le quar­tier ap­pelé jus­te­ment Flon, passe sous le Grand-Pont, conti­nue sur toute la rue Cen­trale et ainsi de suite. Le quar­tier du Rô­tillon est sur une des pentes de la val­lée. La rue Cen­trale de­vrait au fond s’ap­pe­ler rue du Flon. Dé­so­lée si je don­nais l’im­pres­sion de confondre.

Et par ailleurs, cette pre­mière illus­tra­tion de Regent Street ne nous montre-t-elle pas un lieu fré­quenté par la haute so­ciété, le “beau monde”, alors que le “peuple” grouillait dans des ar­tères moins spa­cieuses et plus sombres?

Regent Street était cer­tai­ne­ment fré­quen­tée par des gens plus aisés. Mais elle a été conçue comme une rue mar­chande, et des gens des mi­lieux les plus di­vers l’ont bien­tôt par­cou­rue. Elle avait bel et bien été pen­sée pour des foules, mais pas pour la cir­cu­la­tion au­to­mo­bile d’au­jour­d’hui – la par­tie car­ros­sable a bien été élar­gie. Cela dit, au­jour­d’hui en­core, il n’y a pas beau­coup de pauvres à Regent Street. On y va ache­ter, dé­pen­ser.

8)
Anne Cuneo
, le 11.06.2013 à 16:15

Une ville qui ne change pas est une ville morte.

Tu as posté ton 2e com­men­taire pen­dant que j’écri­vais le mien. Je suis par­fai­te­ment d’ac­cord avec toi.

Lä où je ne suis pas d’ac­cord, c’est à pro­pos du clas­se­ment “idéa­liste” pour Mum­ford. Il a ana­lysé le rôle et la va­leur de la cité his­to­rique, mais il a tou­jours été un fervent par­ti­san de lo­ge­ments (nou­vel­le­ment construits) à vi­sage hu­main. Ce qu’il dé­nonce avec le plus de vi­ru­lence, c’est qu’on a “ar­rangé“ les villes (an­ciennes ou non) au­tour de la cir­cu­la­tion au­to­mo­bile plu­tôt qu’au­tour des ha­bi­tants. Je ne trouve pas cela idéa­liste. Nous sommes après tout très nom­breux à as­pi­rer à cela.

9)
Le Cor­beau
, le 11.06.2013 à 16:23

Amu­sant, je viens jus­te­ment de pas­ser quelque temps dans l’Avey­ron et le Tarn à vi­si­ter des vil­lages mé­dié­vaux, dont cer­tains forts cos­sus.

A y ré­flé­chir, si ces vil­lages sont aussi agréables et fleu­ris, c’est tout sim­ple­ment parce que de nom­breuses mai­sons dé­truites offrent des es­paces vert et laissent en­trer la lu­mière dans des ruelles qui ne de­vaient pas la voir sou­vent.

Quand à la lutte contre les tau­dis et les bi­don­villes que j’ai connu de très près dans les an­nées 70/80, elle s’est sol­dée par un em­pi­le­ment ver­ti­cal sans pos­si­bi­lité d’éva­sion et au même en­droit, d”une po­pu­la­tion au­pa­ra­vant écla­tée sur plu­sieurs sites.
Quand au moindre es­pace vert res­tant, il a été ra­pi­de­ment bé­tonné, soit pour d’autres barres, soit pour les voi­tures, in­ter­di­sant toute pos­si­bi­lité de vie so­ciale, en tuant la pos­si­bi­lité de vivre de­hors ou d’avoir des lieux de ren­contres qui ne soient ni des cages d’es­ca­lier, ni des lo­caux so­ciaux ri­qui­quis.

Le plus gros pro­blème, il me semble, est vrai­ment le “coup par coup” qui pa­rait ré­gner dans l’ur­ba­ni­sa­tion.

Ainsi, j’as­siste à la créa­tion d’un quar­tier, où, plu­tôt que de re­cu­ler les construc­tions pour avoir des trot­toirs pou­vant croi­ser deux pous­settes ou fau­teuils, on les ré­tré­cit jus­qu’à les faire dis­pa­raître… pour bâtir sur la chaus­sée.

10)
To­TheEnd
, le 11.06.2013 à 17:10

His­to­ri­que­ment par­lant, il faut tout de même se rap­pe­ler et com­prendre le passé. Le Flon était le quar­tier “in­sa­lubre” de Lau­sanne comme dans presque toutes les villes car il se trouve en aval d’une ri­vière qui passe au mi­lieu d’une ville. C’est là que les ini­tia­tives in­dus­trielles ont vu le jour: tan­ne­rie, scie­rie, etc.

Je rap­pelle que la ca­na­li­sa­tion des fleuves ou ri­vières dans une ville n’a pas uni­que­ment ré­pondu à des im­pé­ra­tifs éco­no­miques mais bê­te­ment aussi à des épi­dé­mies et Lau­sanne n’a pas été en reste (sais plus l’an­née mais au­tour du 18ème siècle)… le Flon était à peine ha­bité.

Ce qu’il dé­nonce avec le plus de vi­ru­lence, c’est qu’on a “ar­rangé“ les villes (an­ciennes ou non) au­tour de la cir­cu­la­tion au­to­mo­bile plu­tôt qu’au­tour des ha­bi­tants. Je ne trouve pas cela idéa­liste. Nous sommes après tout très nom­breux à as­pi­rer à cela.

Ce n’est pas parce qu’il a dit des choses avec vi­ru­lence qu’elle sont justes. Les USA ont construits des villes axées sur le trans­port avant que les voi­tures au­to­mo­biles ne voient le jour. En Eu­rope, beau­coup de Cité (la vieille ville donc) sont étroites car à l’époque, à part les nobles, per­sonne n’avait de che­vaux ou de car­rosses… on cir­cu­lait donc à pieds dans une ville de <10k ha­bi­tants>

Enfin, ça m’exas­père de lire “nous sommes après tout très nom­breux à as­pi­rer à cela” car c’est avant tout un voeu pieux compte tenu du fait qu’il y a 4.2 mil­lions voi­tures au­jour­d’hui avec quelques mil­lions de 2 roues ther­mique… c’est tout de même drôle de voir une mi­no­rité vou­loir im­po­ser à la ma­jo­rité sa vi­sion des choses.

Quand à la lutte contre les tau­dis et les bi­don­villes que j’ai connu de très près dans les an­nées 70/80, elle s’est sol­dée par un em­pi­le­ment ver­ti­cal sans pos­si­bi­lité d’éva­sion et au même en­droit, d”une po­pu­la­tion au­pa­ra­vant écla­tée sur plu­sieurs sites.

Bien sûr, il ne nous man­quait plus que le té­moi­gnage du vécu dans un “bi­don­ville” eu­ro­péen des an­nées 70/80 avec les quar­tiers in­sa­lubres d’une ville du 15ème ou 18ème siècle…

Quand au moindre es­pace vert res­tant, il a été ra­pi­de­ment bé­tonné, soit pour d’autres barres, soit pour les voi­tures, in­ter­di­sant toute pos­si­bi­lité de vie so­ciale, en tuant la pos­si­bi­lité de vivre de­hors ou d’avoir des lieux de ren­contres qui ne soient ni des cages d’es­ca­lier, ni des lo­caux so­ciaux ri­qui­quis.

Le sum­mum est at­teint avec cette af­fir­ma­tion to­ta­le­ment fausse puisque sta­tis­tique à l’ap­puis, il n’y a ja­mais eu au­tant de fo­rêts et d’es­paces vert au­jour­d’hui par rap­port au passé (ok, je ne re­monte pas à 20k ans mais vous avez com­pris l’idée).

Bref, pas trop le temps de dé­ve­lop­per mais trans­for­mer une ville, c’est aussi nor­mal que de chan­ger ses ha­bits quand on est en pleine crois­sance. Bien sûr, vous pou­vez gar­der votre che­mise pré­fé­rée que vous por­tiez à l’âge de 12 ans… c’est joli, mi­gnon, sen­ti­men­tal, etc. mais ça n’est en rien pra­tique et adapté aux be­soins d’au­jour­d’hui et de­main.

11)
Ma­dame Pop­pins
, le 11.06.2013 à 18:07

Ca se peut pas que Anne confonde Flon et Ro­tillon, Marie y est trop sou­vent ;-)

12)
Jean-Yves
, le 11.06.2013 à 18:30

Quid des ap­proches ? Qu’elle soit his­to­rique ou d’amé­na­ge­ment, le sujet est vaste. Mais n’ou­blions pas que la po­li­tique y in­sère sou­vent un coin puis­sant et dé­ter­mi­nant.

Pour­tant, j’y suis sen­sible. Mais l’âge avan­çant, et au fil des ex­pé­riences, j’ai de plus en plus de mal à res­ter dans le pu­re­ment ra­tion­nel.

A lire cet ex­cellent ar­ticle qui veut nous in­ter­ro­ger, j’ai plu­tôt eu l’im­pres­sion qu’il s’agis­sait d’âme. Ce qui fait qu’un lieu nous “parle”. Et c’est dif­fé­rent d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, d’une com­mune à l’autre, d’une ins­ti­tu­tion à l’autre, et d’un in­di­vidu à l’autre, évi­dem­ment.

Que la nos­tal­gie y ait sa place, c’est in­dé­niable. Cer­tains mont­mar­trois af­firment ha­bi­ter un vil­lage, ré­fé­rence au “Lapin agile” et autres lieux quasi his­to­riques. Ont-ils tort ? Les au­ver­gnats de Paris, de­puis As­té­rix ;-) né­go­cient “vin, bois et char­bon”. Ils se sont de­puis spé­cia­li­sés dans la li­mo­nade, fai­sant de cette cor­po­ra­tion, un vil­lage dans le vil­lage. Les bras­se­ries par­ti­ci­pant au ferment so­cial, ils mé­ritent d’être re­mer­ciés !

Je ne suis pas pa­ri­sien mais gre­no­blois – et en­core – puisque d’adop­tion de­puis seule­ment 1971, dans une ville dont la po­pu­la­tion est ma­jo­ri­tai­re­ment consti­tuée d’élé­ments rap­por­tés. J’ai vu cette ville chan­ger sous dif­fé­rentes man­da­tures, dont deux, da­tant du siècle der­nier et dont je ne dirai rien, le maire ayant dû, comme au Mo­no­poly, faire un pas­sage par la case “Pri­son”. J’aime bien les jeux quand on ap­plique les règles !

Ac­tuel­le­ment, les tra­vaux en­va­hissent en­core la ville. Une nou­velle ligne de tram­way est en chan­tier créant un nou­vel axe de trans­ports en com­mun nord-sud sur une di­zaine de ki­lo­mètres. Lors du pré­cé­dant grand chan­tier, il y a déjà une di­zaine d’an­nées, tout le monde râ­lait, no­tam­ment les com­mer­çants. Au­jour­d’hui, c’est le black-out total. L’ex­pé­rience a mon­tré qu’on avait tous à y ga­gner, même les com­mer­çants. Les trans­ports et la cir­cu­la­tion ont été pro­fon­dé­ment re­pen­sés. La ville vante 300 km de pistes cy­clables sur son site. Bon, je n’ai pas vé­ri­fié. De nou­velles zones d’ha­bi­tat, an­non­cées “très vertes”, on été construites sur d’an­ciennes ca­sernes. Le cœur his­to­rique est ma­jo­ri­tai­re­ment pié­ton.

En fait, il me semble que nous fai­sons un vé­ri­table ap­pren­tis­sage de l’évo­lu­tion né­ces­saire d’une ville du XXI ème siècle, tout en conser­vant, au­tant que faire se peut, ce qui est à l’ori­gine d’une ag­glo­mé­ra­tion de près de 700.000 ha­bi­tants : un petit vil­lage du nom de Cu­laro, sur la rive droite de l’Isère, de­venu Gra­tia­no­po­lis sur le site ac­tuel en 381.

Bien sûr, ce n’est pas le pays des Bi­sou­nours, loin s’en faut. Mais la si­tua­tion est assez apai­sée. Comme un sup­plé­ment d’âme ?

13)
Anne Cuneo
, le 11.06.2013 à 19:08

Ca se peut pas que Anne confonde Flon et Ro­tillon, Marie y est trop sou­vent ;-)

Merci, Mme P., j’au­rais pas mieux dit moi-même ;–)))

14)
Anne Cuneo
, le 11.06.2013 à 19:46

A lire cet ex­cellent ar­ticle qui veut nous in­ter­ro­ger, j’ai plu­tôt eu l’im­pres­sion qu’il s’agis­sait d’âme. Ce qui fait qu’un lieu nous “parle”. Et c’est dif­fé­rent d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, d’une com­mune à l’autre, d’une ins­ti­tu­tion à l’autre, et d’un in­di­vidu à l’autre, évi­dem­ment.

Merci de le dire ainsi. En­core une fois, ce n’est pas de nos­tal­gie que je parle, mais de res­pect: on peut gar­der une âme à un lieu tout en le trans­for­mant – mais pas en le ra­sant au sol pour le rem­pla­cer par une tour de verre.

15)
Tris­tan Boy de la Tour
, le 12.06.2013 à 16:24

Ha­bi­tant Lau­sanne, je suis bien sûr at­ta­ché au main­tien des centres-villes his­to­riques, même si ma ville n’est pas un mo­dèle dans le genre, com­paré à Berne ou Lu­cerne… Mais pour avoir vi­sité Ve­nise, Bruges, Du­brov­nik, et en­tendu quelques échos ré­cents de Prague, je dois avouer que ces «villes mu­sées» m’en­nuient pro­fon­dé­ment! Plus de po­pu­la­tion dans les centres, à part quelques bobos for­tu­nés. Les rares pas­sants ex­cé­dés par ces hordes de tou­ristes, les prix fri­sant l’ar­naque. Dans ces cas, la pré­ser­va­tion à tout prix du pa­tri­moine a un effet en­core plus dé­vas­ta­teur que le bé­ton­nage et la cir­cu­la­tion en au­ront eu sur l’âme des grandes villes eu­ro­péennes!

Pour moi, un ville, c’est avant tout un re­grou­pe­ment de po­pu­la­tion, qui marque le tissu ur­bain selon les évé­ne­ments his­to­riques. La ville mo­derne est un livre ou­vert: elle peut être dé­truite com­plè­te­ment, éven­trée, comme Ber­lin, et re­cons­truite en ré­in­ven­tant tout… Bien sûr, il y a de­puis peu la main­mise des bobos et de leurs gros 4×4 au centre ville, mais une ag­glo­mé­ra­tion aussi im­mense est un monde en soi. On y trouve toutes les fa­cettes de l’hu­ma­nité, toutes les ex­pé­ri­men­ta­tions so­ciales même les plus barges! Je ne vois pas d’«au­to­des­truc­tion» dans ce dé­ve­lop­pe­ment; c’est la réa­lité que nous vi­vons tous les jours. Les grandes villes at­tirent du monde. Alors nous es­sayons de faire avec, de ne pas ré­pé­ter les stu­pi­di­tés des an­nées 60 et 70, de dé­ve­lop­per des es­paces verts, des trans­ports en com­mun, de pré­ser­ver quelques mo­nu­ments, de li­mi­ter les zones de cir­cu­la­tion, de dé­ve­lop­per des centres de loi­sirs, etc…

Les villes mo­dernes sont de­ve­nues des es­paces de li­berté, d’ex­pé­ri­men­ta­tion de la vie du futur, même s’il y a trop de voi­tures, de béton, de ca­mé­ras et de loyers abu­sifs.

16)
Mo­dane
, le 12.06.2013 à 18:09

Il me semble avoir en tête un cer­tain nombre de ci­vi­li­sa­tions où la culture im­po­sait la construc­tion du­rable. Pas dans le nou­veau sens des éco­lo­gistes, mais dans son sens chro­no­lo­gique. Et la chose qui me gêne, à exa­mi­ner l’his­toire de Gen­ne­vil­liers où j’ha­bite, c’est que les im­meubles qu’on a construit pour lut­ter contre l’in­sa­lu­brité et le mal lo­ge­ment, non seule­ment sont laids et in­duisent tout sauf le bon­heur de vivre ici et main­te­nant, mais sont conçus pour ne durer que 70 ans. Pour l’adap­ta­tion aux temps? Pour l’évo­lu­tion? Une chose est sûre, c’est que la mé­moire, vi­tale à la so­li­dité des cultures, s’es­tompe plus vite. Un pas vers la Ferme des ani­maux…

17)
Anne Cuneo
, le 13.06.2013 à 02:27

pour avoir vi­sité Ve­nise, Bruges, Du­brov­nik, et en­tendu quelques échos ré­cents de Prague, je dois avouer que ces «villes mu­sées» m’en­nuient pro­fon­dé­ment! Plus de po­pu­la­tion dans les centres, à part quelques bobos for­tu­nés. Les rares pas­sants ex­cé­dés par ces hordes de tou­ristes, les prix fri­sant l’ar­naque.

Il se trouve que j’ai ha­bité à Ve­nise et à Bruges, et si ces villes t’en­nuient, je peux t’as­su­rer que c’est parce que tu ne les vois que comme mu­sées. Der­rière les fa­çades de Ve­nise, pour les ha­bi­tants qui y ré­sident à l’an­née, il y a des ré­no­va­tions très mo­dernes. Et l’exemple est mal choisi pour ce qui est des po­pu­la­tions qui ne peuvent plus se payer le centre ville: il y a des quar­tiers po­pu­laires dans la Ve­nise his­to­rique. Lorsque tu quittes la place St-Marc, tu as vite laissé les tou­ristes der­rière toi. Bruges aussi, subit le phé­no­mène de toutes les villes, Lau­sanne com­prise: en plein centre les ap­par­te­ments sont chers, tu quittes ces quelques rues, et la vie re­prend son cours, avec des riches et des pauvres, et un quo­ti­dien où on ne s’en­nuie pas. Oui, comme le dit Mo­dane, ce sont des villes conçues pour durer, comme Flo­rence, par exemple, que tu ou­blies. N’em­pêche que les pa­lais mé­dié­vaux ont été pour­vus d’as­cen­seurs, de pan­neaux so­laires sur les toits et tout le tra­lala, ce qui per­met d’avoir à la fois la mé­moire col­lec­tive et la mo­der­nité. Je sais que je me ré­pète, mais tant pis: pour moi, il ne s’agit pas de nos­tal­gie pas­séiste, mais de sa­voir faire un équi­libre entre nou­veauté et mé­moire.

18)
Anne Cuneo
, le 13.06.2013 à 02:35

Un mot en­core sur Prague, où je suis re­tour­née ré­cem­ment: ce ne sont pas les tou­ristes or­di­naires qui exas­pèrent les Pra­gois, mais un tou­risme par­ti­cu­lier: celui des gens qui viennent par di­zaines de cars, week-end après week-end, se sou­ler la gueule, et qui se conduisent comme des porcs. En tant que tou­riste «cultu­rel» on est ac­cueilli à bras ou­verts.

19)
Ma­dame Pop­pins
, le 13.06.2013 à 09:43

Tris­tan, c’est “amu­sant” que tu consi­dères Du­brov­nik comme une ville musée : j’y ai vu la ten­ta­tive de di­gé­rer un passé (re­la­ti­ve­ment pré­sent) très violent, pour que la beauté l’em­porte sur la lai­deur de la guerre.

20)
Tris­tan Boy de la Tour
, le 13.06.2013 à 11:42

Anne: si les pra­gois ne sup­portent pas les tou­ristes qui se soûlent et vo­missent sur leurs vieilles pierres, ils n’ont qu’à fer­mer leurs cé­lèbres bras­se­ries! J’ai vi­sité Prague avant la chute du mur, il y a de­puis très long­temps dans cette ville un tou­risme de la bière et de la fête plus ou moins al­coo­li­sée, c’était même un des rares en­droits à l’Est où on pou­vait ren­con­trer des gens et s’amu­ser…

Ma­dame Pop­pins: oui c’est bien ce que je dis, c’est un musée. On y pré­serve la beauté, le passé glo­rieux… Mais la lai­deur de la guerre ci­vile fait par­tie de l’his­toire de la cité, pour­quoi vou­loir ef­fa­cer les traces à tout prix?

21)
Ma­dame Pop­pins
, le 13.06.2013 à 14:15

pour­quoi vou­loir ef­fa­cer les traces à tout prix?

A mon avis, parce que l’être hu­main a be­soin de beauté pour sup­por­ter l’hor­reur vécue et qui res­tera tou­jours “à l’in­té­rieur”.

22)
Anne Cuneo
, le 14.06.2013 à 10:22

si les pra­gois ne sup­portent pas les tou­ristes qui se soûlent et vo­missent sur leurs vieilles pierres, ils n’ont qu’à fer­mer leurs cé­lèbres bras­se­ries!

Avec des «il n’y a qu’à» le monde se­rait tout dif­fé­rent, comme di­saient dans leur sa­gesse sé­cu­laire nos grand-mères.

23)
zit
, le 14.06.2013 à 23:37

Je n’ai pas lu de livre de Mum­ford, mais ce qu’il dit, au sujet des voi­tures, ça me parle. Ado­les­cent déjà, il m’est ar­rivé, au bord du bou­le­vard Ger­main (trois voies dans un sens, une voie dans l’autre), de nuit, de m’ima­gi­ner être un ani­mal, ne sa­chant pas bien ce qu’étaient ces énormes monstres bruyants, mal­odo­rants, aux yeux jaunes aveu­glants d’un côté et rouge flam­boyants de l’autre, se dé­pla­çant à toute vi­tesse sans pattes (il faut en­vi­sa­ger la ques­tion d’un point de vue du­quel on ne connaît pas le prin­cipe de la roue)…

Et bien ça ne me plai­sait pas trop.

Et ré­cem­ment en­core, en pas­sant, comme chaque matin dans une pe­tite rue stan­dard (une dou­zaine de mètres de large ?) avec un trot­toir de chaque côté, et une voi­ture garée aussi de chaque côté, il ne reste plus la place que pour qu’une seule voi­ture passe en frô­lant un cy­cliste, je me suis pris à rêver de cette même rue dé­bar­ras­sée de ces tas de fer­railles; et bin ça avait l’air va­che­ment bien !

Le pro­blème, c’est que la voi­ture n’est pas par­ta­geuse, du tout. Pour­tant, même les cons qui n’ont pas le per­mis, comme moi, payent des im­pôts pour les construire, ces routes…

z (quel gâ­chis, quel gas­pillage ! je ré­pêêêêêêêêêêêête : et en plus c’est moche, et en plus, ça pue ! ;o)

24)
jean­bi­nus
, le 16.06.2013 à 12:09

Les re­marques au­tour de la né­ces­saire de faire évo­luer l’ar­chi­tec­ture en rap­port avec notre époque — qui en vaut d’autres — je peux m’y ral­lier, pour au­tant qu’elle ait une va­leur es­thé­tique et qu’elle fa­vo­rise les liens.

Il me semble que la dis­cus­sion A lé­gè­re­ment dévié ou mis quelque peu de côté un as­pect im­por­tant re­levé par Anne Cunéo, re­la­tif à la_ lo­gique fi­nan­cière_ et son im­pact sur le tissu so­cial, les rap­ports hu­mains, les échanges de toutes na­tures, les so­li­da­ri­tés, les équi­libres trans­gé­né­ra­tion­nels, voire même les rap­ports pou­vant exis­ter entre les « classes » de po­pu­la­tion.

Peut-être sommes-nous dans une époque pro­pice à la né­ces­sité de re­dé­fi­nir au­tant les échanges entre in­di­vi­dus que les échanges éco­no­miques ? Et cet ar­ticle par cer­tains as­pects ouvre la ré­flexion. Nous sa­vons tous com­bien les in­ves­tis­se­ments fi­nan­ciers de ces qua­rante der­nières an­nées pour ne pas dire plus ont mis à mal les équi­libres, etc., etc.…

La vio­lence, ce n’est pas seule­ment les bombes sur Du­brov­nik, ce sont aussi les ef­fets de la Théo­rie du choc. La ville et par consé­quent son ar­chi­tec­ture de­vrait d’abord ser­vir les in­té­rêts de tous les êtres vi­vants qui y vivent, in­dé­pen­dam­ment de toutes autres consi­dé­ra­tions (no­tam­ment en terme de cu­pi­dité). À par­tir de cette as­pi­ra­tion, nous pou­vons dis­ser­ter sur la né­ces­sité de raser tel quar­tier de­venu in­sa­lubre alors qu’il était plein de vie (le Rô­tillon par exemple) ; re­don­ner vie à des quar­tiers qui étaient pré­cé­dem­ment en marge de la ville et qui avaient d’autres fonc­tions (la ré­no­va­tion des en­tre­pôts du Flon), l’en­tre­tien des quar­tiers his­to­riques et des mo­nu­ments, etc. Et bien en­tendu, la construc­tion de nou­veaux bâ­ti­ments qui se­ront peut-être un jour ad­mi­rés.

Pour la pe­tite his­toire, j’ai passé ma pe­tite en­fance au Grand-Pont 18 qui ap­par­te­nait à ma grand-mère pa­ter­nelle. Sa­viez-vous que de­puis les en­tre­pôts du Flon, un élé­va­teur mon­tait les wa­gons mar­chan­dises jusque sur le toit du bâ­ti­ment où se trouve la FNAC. Il y avait là une plaque-tour­nante qui per­met­tait le rac­cor­de­ment aux voies du tram pour les ache­mi­ner à la gare du Lau­sanne — Échal­lens – Ber­cher (soit une ligne de che­min de fer pri­vée sur­nom­mée la Brouette d’Échal­lens) pour y être convoyée dans l’ar­rière-pays.

Ma mère, née en 1912 se sou­ve­nait que des vignes exis­taient à Chau­de­ron et à Geor­gette (places au­jour­d’hui assez cen­trées de Lau­sanne), ce qui mar­quait cer­taines li­mites de la ville. Ap­par­te­nant à une fa­mille d’ar­ti­sans, elle jouait avec les autres en­fants au bord du Flon qui était en­core à ciel ou­vert à par­tir du bas du site des en­tre­pôts du Flon. Pen­dant la grande dé­pres­sion, elle se sou­ve­nait des brouettes de billets de banque al­le­mands qui y étaient dé­ver­sés au ru­clon !(ru­clon = ré­gio­na­lisme vau­dois dé­fi­nis­sant un dé­po­toir).

25)
MixU­nix
, le 17.06.2013 à 11:14

@To­TheEnd En ce qui concerne le “dé­ve­lop­pe­ment des es­paces verts”: J’ai ha­bité et ha­bite dans 5 en­droits: Fon­te­nay s/Bois (F-94) pa­villon—rue avec jar­dins – => Plus de jar­dins, construc­tions. Fon­te­nay s/Bois (F-94) pa­villon—rues avec jar­dins pri­vés et pu­blics à pro­fu­sion (j’en avais un) => ZUP – zone triste, Ba­ti­ments de mau­vaise qua­lité – Plus d’es­paces/zones verts – béton ou­tran­cier – CCial – RER – Au­to­route A86 – pas de voies pié­tonnes – den­sité de po­pu­la­tion. Mon­treuil (F-93) – ap­par­te­ment – zone bé­ton­née mul­tiple – construits sur “Jar­dins des grands Pê­chers” – Béton, cité des Ma­liens – pas de com­merces – plus d’es­paces verts. Nogent s/Marne (F-94) ap­part centre ville – mar­ché su­perbe, vi­vant => rem­placé par­tiel­le­ment par im­meubles – Bords de Marne dé­na­tu­rés – cir­cu­la­tion très dif­fi­cile le soir – Pon­tault-Com­bault (F-77) pa­villon – 3000 ha­bi­tants en 1970—zone mixte agri­cole /PME => 39000 en 2013 – plus ou presque d’es­pace libre – construc­tion en hau­teur – trans­ports en com­mun pas à la hau­teur. Zones vertes en dé­ve­lop­pe­ment, humm humm…

26)
MixU­nix
, le 17.06.2013 à 11:24

Il se trouve que je suis aussi allé a Prague en 1969 et après, Ve­nise de nom­breuses fois, Bruges il y a quelques an­nées, Du­brov­nik juste avant la guerre, Bar­ce­lone la mer­veilleuse, Bra­ti­slava, Vienne qui m’émer­veille tou­jours au­tant, mais aussi Miami et ses dan­gers à par­tir de la 8e Rue. Les villes his­to­riques eu­ro­péennes in­tel­li­gem­ment conser­vées m’at­tirent plus que les mé­tro­poles bé­ton­nées sans âme.

27)
Le Cor­beau
, le 17.06.2013 à 15:46

@To­TheEnd
Un bi­don­ville n’est pas for­cé­ment un camp rom d’au­jour­d’hui. celui que j’ai vu vivre était fait de ba­raques en briques creuses faites à la li­bé­ra­tion, et bien or­ga­nisé.
quand à ar­gu­men­ter avec l’avan­ce­ment des fo­rêts sur les terres agri­coles pour contre­dire le bé­ton­nage à mort d’une ville et la sup­pres­sion des es­paces verts in­tra-mu­ros, faut oser.
même à Paris ou il y a en­core de gros es­paces verts, je n’ai pas en­tendu que le bois de bou­logne se soit va­che­ment étendu au dé­tri­ment des construc­tions. Bref, le sum­mum de la mau­vaise foi ;-)

Je te ras­sure aussi, bien qu’ayant passé ma pe­tite en­fance dans une an­cienne écu­rie en centre ville (consi­dé­rée comme in­sa­lubre, sauf par ses ha­bi­tants) je n’ai pas vécu dans ce bi­don­ville (relis) Pas tout le monde peut naître et vivre dans un ap­part bourge ou une villa, alors ton petit cou­plet mé­pri­sant sur mon vécu…

Enfin, je ne ne vois pas la dif­fé­rence entre
raser un quar­tier in­sa­lubre et lé­preux du 18eme squatté par des mi­sé­rables pour mettre du béton
et
raser un bi­don­ville “en dur” des an­nées 45-50 pour y mettre du béton. Les bi­don­villes font aussi par­tie in­té­grante des villes et de leur his­toire.

L’im­por­tant, c’est ce qu’on met à la place, une fois rasé.

28)
To­TheEnd
, le 18.06.2013 à 00:55

La den­si­fi­ca­tion des zones ur­baines est toute simple: les gens ont quitté les cam­pagnes pour les villes et il a fallu les loger. Comble de l’ab­surde, plus ils ont été nom­breux a vou­loir s’éta­blir en ville, plus les prix du m2 se sont en­vo­lés, plus on a construit et plus on a bé­tonné (c’est si bien dit).

Mais en fait, si c’était a re­faire, on fe­rait tout mieux, tout plus in­tel­li­gem­ment et sur­tout, ça se­rait par­fait… Bien sur, il au­rait peut-être fallu en fu­siller quelques uns a l’en­trée de la ville et qui avaient le tou­pet de ne pas com­prendre qu’on était déjà bien assez en ville… Mais que veux tu, le prix de la mu­ni­tion a aug­menté pro­por­tion­nel­le­ment au droit des râ­leurs de râler… For­cé­ment, y a dés­équi­libre.

Bref, il y a eu sur­en­chère sur des biens im­mo­bi­liers en ville et dans cer­tain cas, un abus de bé­ton­nage a l’insu de notre plein gré… Mais en même temps, a l’évi­dence, c’est ce que les gens ont voulu (sauf pour 4% de la po­pu­la­tion qui vou­lait autre chose mais qui n’a pas réussi a l’ob­te­nir… Dom­mage!).

Heu­reu­se­ment, main­te­nant, on a LC… Vi­ve­ment que ca­pi­taine pé­dalo s’en aille, ca­pi­taine anti-bé­ton est en em­bus­cade!