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«Un monde de mots»: voici venir John Florio

Je viens de terminer l'«autobiographie» de John Florio.

Les lecteurs de cuk le savent: j'ai suivi John Florio à la trace, dans son enfance passée dans les Grisons, puis ses études à Tübingen, et enfin son arrivée à Londres où il a, grosso modo, passé le reste de sa vie. 

En étudiant ses écrits, et ceux des écrivains ou chroniqueurs qui ont parlé de lui, j'ai vu surgir un homme sympathique, profondément honnête, incapable de flatterie, un caractère latin typique, de ceux qui, débordant d'énergie, ne font rien à moitié: Florio était capable autant de raisonner jusqu'à l'épuisement que de chanter à gorge déployée ou à collectionner des mots à perte de vue, c'était un gai luron, mais un homme sérieux, qui s'intéressait à tout, qui a passé sa vie à travailler avec frénésie – et qui était, à mon avis, mal compris de la plupart des Anglais.

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John Florio à 59 ans. Traduction française du petit poème:

Satisfait de son rang, et noble par son art,

Italien de langue, anglais de coeur, en son oeuvre tous deux

Il fleurit, fleurira; et qu'il fleurisse encore

FLORIUS, en son nom fleuri, le souhaite vivement.

Comment ai-je appris toutes ces choses? Tant en lisant ce qu'on a dit de lui, que certains des textes qu'il a écrits lui-même.

Je donne un exemple: pourquoi sais-je que Florio aimait chanter?

Lorsqu'il était à Londres employé comme tuteur de la fille de l'ambassadeur de France, Florio est entré en contact avec Giordano Bruno, un des grands philosophes de la Renaissance, un homme qui supportait mal la médiocrité. Or, dans son livre La Cena de le Ceneri (de même d'ailleurs que dans d'autres ouvrages), il parle de Florio en termes louangeurs, et en croque un portrait intéressant. 

Il faisait nuit; Bruno, Florio et quelques autres devaient se rendre à un souper auquel ils avaient été conviés (le fameux Souper des cendres). De façon inattendue, ce qui paraissait devoir être un simple trajet en barque (moyen de locomotion très usuel dans la Londres de l'époque) devient une aventure complexe. La barque qu'ils finissent par trouver est une antiquité, ils sont montés à bord, et pendant que les rameurs (un très vieil homme et son fils) rament, le bois de l'embarcation gémit à tel point que les passagers craignent pour leur vie. «Invités par cette douce harmonie», écrit ironique Bruno, «nous avons accompagné les sons par des chants. Messire Florio, comme pour se ressouvenir de ses amours, chantait “Dove, senza me, dolce mia vita” (Où es-tu, ma bien-aimée, loin de moi).» Ou peut-être, ajoutai-je, chantait-il (le texte est ambigu) “Tu vas devoir vivre sans moi, ma bien-aimée” – parce que, vu la vétusté de la barque, il se serait noyé.

Avec de petites touches de ce genre, j'ai reconstruit un personnage qui m'avait d'emblée intéressée à la fois parce qu'il était italien (comme moi), parce qu'il a passé son enfance en Suisse, parce qu'en Angleterre il était vu comme un immigré en dépit du fait qu'il se sentait anglais (“Italien de langue, Anglais de coeur”, écrit-il), et parce qu'il a exercé (comme moi pendant longtemps) la profession de traducteur et de professeur de langues. 

Dire qu'il était traducteur, ce n'est d'ailleurs pas suffisant, car de ce métier, fort décrié à l'époque (on brûlait encore vifs des hommes qui avaient l'outrecuidance de traduire la Bible en langue vulgaire), il a fait une profession noble. 

Il a été un passeur formidable, et a introduit en Angleterre un nombre difficile à estimer, mais sans doute important, de textes italiens; il enseignait l'italien aux Anglais (et l'anglais aux Italiens) par la méthode du dialogue (longtemps avant la mise en oeuvre des “méthodes directes” de la pédagogie moderne), et nous avons de lui deux volumes de dialogues, les First Fruits, et les Second Fruits (premiers et seconds fruits).

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Il était par ailleurs convaincu que les proverbes et les expressions sont l'âme de la langue, et il en a recueilli six mille dans un petit volume appelé Giardino di ricreatione.

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L'écriture de Florio. Cette photo, trouvée sur internet, ne donne ni le nom du photographe, ni le nom du manuscrit photographié, mais d'après le texte, ce doit être “Il giardino di ricreatione”, son recueil de proverbes

Et enfin, il a produit deux sommes qui lui ont valu d'être encore connu quatre siècles après sa mort.

Il y a d'abord eu son dictionnaire italien-anglais, Un monde de mots.

Aujourd'hui, un dictionnaire, c'est quelque chose de banal. Mais il a fallu inventer, d'abord le concept, puis l'objet. C'est dans la deuxième moitié du 16e siècle que les dictionnaires au sens moderne du terme ont commencé à voir le jour. 

John Florio a été, dans ce domaine, un précurseur. 

Tout au long de sa vie, il a collectionné les mots, et a produit trois éditions du premier dictionnaire italien-anglais de l'histoire. D'autres travaillaient au même moment à des dictionnaires dans d'autres langues, mais Florio, qui avait semble-t-il l'art de ne pas faire comme tout le monde, a offert un dictionnaire particulièrement moderne.

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Dans son étude sur ces dictionnaires, la lexicographe Cristina Scarpino écrit: “L’oeuvre florienne considérée dans son ensemble est importante non seulement pour l’histoire des rapports culturels entre l’Italie et l’Angleterre pendant la Renaissance; elle constitue une véritable pierre milliaire de la lexicographie préscientifique italienne, monolingue et bilingue. La portée innovatrice du dictionnaire touche deux points […]: la liste de mots se caractérise par l’enregistrement, outre des formes italiennes, de formes dialectales, de mots techniques ou provenant d’autres langues qui entrent pour la première fois dans la lexicographie italienne; par ailleurs Florio utilise comme sources linguistiques des œuvres de caractère non littéraire, ce qui a pour conséquence la présence dans le dictionnaire d’un nombre considérable de termes techniques, et inaugure ainsi un processus d’attention au langage technique qui, de manière plus systématique, caractérisera la lexicographie à partir du XVIIIe siècle.”

L'autre monument de la vie de Florio, c'est la traduction des Essais de Montaigne.

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Le frontispice de l'édition originale des Essais de Montaigne dans la traduction de John Florio

Les documents ne permettent pas de savoir si Florio a jamais résidé en France, mais ce qui est sûr, c'est qu'il parlait couramment le français, une des langues à la mode, moins répandue que l'italien, mais néanmoins prisée. Il a par ailleurs travaillé pendant des années à l'ambassade de France, c'était un ami de l'ambassadeur, cela lui a sans aucun doute permis d'entretenir, de perfectionner la langue.

Pour les Anglais cultivés, la parution dans leur langue des Essais a été une véritable bombe. D'autres écrivains (anglais) tentent de rédiger leurs Essais. On en trouve des traces dans de nombreux textes, notamment ceux de Shakespeare. Un monde nouveau s'ouvre à eux, après s'être ouvert aux Français: celui de la conscience individuelle dans toute sa gloire. Hamlet en sera un des premiers, éblouissants, fruits.

Ce qui m'amène aux amitiés de Florio. Ses biographes insistent souvent sur ses ennemis, auxquels il vouait une hostilité manifeste et constante. On ne parle pas suffisamment de ses amis, qui semblent avoir été d'une fidélité à toute épreuve. J'ai mentionné Giordano Bruno. Je n'alignerai pas ici les noms d'hommes et de femmes importants de l'époque – je me contenterai de citer Shakespeare et Ben Jonson, les plus célèbres dramaturges de son temps. Mais il semble avoir eu des amis fidèles dans toutes les classes sociales, jusqu'à la reine d'Angleterre (la femme de Jacques Ier) qui l'a gardé à son service jusqu'à sa mort.

Il m'est difficile de résumer en quelques traits d'ordinateur une vie exceptionnelle, tout entière vouée au langage par un homme véritablement hors du commun.

Je ne peux que vous encourager à lire Un monde de mots (oui, j'ai emprunté le titre à Florio lui-même), qui est actuellement en train d'être imprimé et relié, qui sera dans les librairies suisses le 30 août; il vous permettra de faire la connaissance d'un des plus grands traducteurs de tous les temps, d'un homme de culture sympathique et attachant.

On peut aussi passer commande directement à l'éditeur, Bernard Campiche, par écrit ou par téléphone.

J'espère que vous aurez autant de plaisir à lire cette “autobiographie” que j'ai eu à l'écrire.

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La couverture du livre.

Mise à jour: on peut consulter en ligne, par curiosité, le dictionnaire français-anglais de Cotgrave, écrit en parallèle avec celui de John Florio, et paru en 1611 (la première édition de Florio a paru en 1598, et la seconde, qui a pratiquement doublé de volume, également en 1611).

10 commentaires
1)
Saluki
, le 16.08.2011 à 00:24
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Ce Florio semble passionant. Je vais poser tout-à-l’heure la question à Pollen, le diffuseur en France.

Merci, Anne.

4)
borelek
, le 16.08.2011 à 14:11
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Aussitôt su, aussitôt commandé chez Basta !

Je dois dire par ailleurs que Marie Machiavelli me manque un peu.

Merci Anne, quand je vois tes livres et leur succès je me dis que la barbarie ne gagnera pas.

5)
pat3
, le 16.08.2011 à 16:34
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Tu nous mets superbement l’eau à la bouche (alors que je réservais la lecture de ton billet pour plus tard, j’ai commencé à lire les premières lignes… et me voilà à faire un commentaire alors que le temps me presse!)…

6)
Anne Cuneo
, le 16.08.2011 à 17:32
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Je dois dire par ailleurs que Marie Machiavelli me manque un peu.

Dis-toi que la chasse au mots de Florio est au moins aussi passionnante que la chasse aux malfrats de Marie Machiavelli. Je te promets son retour pour un avenir que j’espère pas trop lointain.

Mais le travail que je viens de terminer était si géant qu’il faut que je souffle un peu.

8)
zit
, le 21.08.2011 à 08:07
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Comment traduit–on « impatient » de la langue de Silvana Mangano à celle de Buster Keaton ?

z (qui va bientôt aller vérifier que l’ouvrage sus–mentionné soit en bonne place chez son libraire préféré, je répêêêêêêêêête : qui fera son rapport…)

9)
Anne Cuneo
, le 21.08.2011 à 08:26
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Comment traduit–on « impatient » de la langue de Silvana Mangano à celle de Buster Keaton

Voici la réponse de John Florio:

10)
zit
, le 21.08.2011 à 09:30
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Anne, j’ai corrigé le lien, et maintenant, ça marche. En fait le lien que tu as mis pointe vers la page de Skitch où, à droite, se trouve le lien qu’il faut copier, c’est vrai que c’est moyennement clair quand tu fait « share » dans Skitch, il te donne un lien à copier qui ne mène pas vers l’image directement, mais vers la page ouaibe sur laquelle se trouve le lien direct vers l’image :

C’est donc ça qu’il faut mettre entre les deux balises !

z (, je répêêêêêêêêêêête : ;o)

PS : quelle belle calligraphie ! Et sans ratures, ni pâtés (la page du carnet)…