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Hôtel des coeurs bri­sés, une en­quête de Marie Ma­chia­velli (20)

 

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Cha­pitres pré­cé­dents:

 

Les cha­pitres pré­cé­dents d’un roman à sus­pense sont trop dif­fi­ciles à ré­su­mer. Nous y ren­voyons le lec­teur: le feuille­ton pa­raît le di­manche et peut être consulté en ligne.


 

 

 

XX

 

 

Le mé­de­cin at­ti­tré de l’équipe Stylo avait l’al­lure d’un cy­cliste, et en trois phrases j’ai constaté qu’il en avait été un, mais qu’il était resté ama­teur, et qu’en étant mé­de­cin du sport il avait tenté de joindre l’utile à l’agréable.

J’ai sorti une pho­to­co­pie du der­nier élec­tro­car­dio­gramme de Sa­vary, et je la lui ai ten­due. J’avais pris soin d’en­le­ver le nom de Da­mien.

«Que dites-vous d’un élec­tro­car­dio­gramme comme ce­lui-ci, Doc­teur?»

Il l’a étu­dié avec concen­tra­tion.

«Qu’il ap­par­tient à quel­qu’un qui de­vrait se soi­gner. Pour­quoi?»

«Vous ne voyez pas qui ce quel­qu’un pour­rait être?»

«Qu’est-ce qu’on fait, là? On joue aux de­vi­nettes?»

«En quelque sorte, mais je vais vous souf­fler la ré­ponse de celle-ci. C’est le der­nier élec­tro­car­dio­gramme de Da­mien Sa­vary.»

Le re­gard qu’il a posé sur moi était plein de pitié.

«Soyons sé­rieux ! Sa­vary était un cham­pion, avec un cœur comme ce­lui-là il n’au­rait pas as­piré à ga­gner Liège-Bas­togne-Liège.»

«Je ne vous le fais pas dire. Il est, en effet, mort avant.»

«Mais qu’est-ce que…? Et d’abord, d’où le sor­tez-vous, cet élec­tro­car­dio­gramme?»

«C’est celui de son der­nier contrôle an­nuel. Vous devez l’avoir reçu, vous aussi. Da­mien n’en avait qu’une copie.»

Cette fois, son re­gard était per­plexe.

«Écou­tez, Va­gnière m’a dit que vous en­quê­tiez pour le compte des Sa­vary et je com­prends que vous po­siez des ques­tions. Mais ce que vous me dites là est ab­surde. Si j’avais vu une courbe comme celle-là, je se­rais in­ter­venu.»

Il a ou­vert un ti­roir à dos­siers sus­pen­dus, en a sorti une che­mise, dont il a ex­trait un autre élec­tro­car­dio­gramme.

«Voici le der­nier do­cu­ment que j’ai reçu, après le contrôle pré­cé­dent.»

Il l’a contem­plé un ins­tant, puis me l’a passé. Je l’ai re­gardé à mon tour. Il y avait bien le nom de Sa­vary, et c’était daté d’avril de l’an­née pré­cé­dente. In­ter­pré­ter un élec­tro­car­dio­gramme, ce n’est pas mon fort. Di­sons que la courbe était dif­fé­rente.

«En une année, c’est une mo­di­fi­ca­tion im­pos­sible», a-t-il af­firmé avec force. «Je n’avais pas en­core reçu l’élec­tro­car­dio­gramme de cette année, mais une mo­di­fi­ca­tion pa­reille en un an, c’est in­vrai­sem­blable.»

«Et pour­tant… Ce qui me frappe, c’est que ce contrôle a eu lieu avant votre der­nier stage d’en­traî­ne­ment, et que per­sonne n’a in­sisté pour voir les ré­sul­tats of­fi­ciels des exa­mens.»

«Da­mien nous a as­suré qu’il n’y avait rien à si­gna­ler.»

«Da­mien était un ma­ni­pu­la­teur, et pro­ba­ble­ment un in­cons­cient. Il fai­sait illu­sion parce qu’il vou­lait tout contrô­ler, à ce que m’ont dit ses ca­ma­rades. Mais il vou­lait sur­tout contrô­ler ce que fai­saient les autres. Il faut bien qu’il se soit né­gligé, pour en ar­ri­ver là. De toute ma­nière, je trouve votre dé­sin­vol­ture à tous pour le moins re­gret­table.»

Il s’est ré­pandu en ex­pli­ca­tions aussi ir­ri­tantes que fu­tiles. Ja­mais Da­mien n’avait donné le moindre signe de fai­blesse, com­ment au­rait-on pu ima­gi­ner… d’un jour à l’autre… Il était aussi bla-bla­phile que son pa­tron.

Je m’en suis tenue là. Je trans­met­trais tout ça aux Sa­vary, s’ils vou­laient faire un pro­cès pour in­cu­rie, ils avaient am­ple­ment de quoi. Plus les res­pon­sables de l’équipe Stylo nie­raient avoir eu connais­sance de ré­sul­tats vieux de plu­sieurs se­maines, mieux ce se­rait pour les pa­rents de Da­mien.

J’ai en­core tenté un coup de fil au mé­de­cin res­pon­sable du der­nier contrôle de Da­mien, mais comme je m’y at­ten­dais il s’est abrité der­rière le se­cret mé­di­cal.

«Ce que je ne com­prends pas, c’est pour­quoi vous n’avez pas en­voyé les ré­sul­tats des exa­mens aux res­pon­sables de Da­mien Sa­vary.»

«Mais il va de soi que je les leur ai en­voyés sur-le-champ, comme d’ha­bi­tude, ac­com­pa­gnés de mon opi­nion, même.»

«Vous en êtes sûr?»

«Cer­tain.»

Il n’a rien voulu me dire de plus, mais il a tout de même fait une re­marque ré­vé­la­trice:

«Je me suis un peu étonné lorsque j’ai lu dans la presse que Sa­vary était un des cou­reurs qui par­ti­ci­pe­raient à Liège-Bas­togne-Liège, qui passe pour une clas­sique par­ti­cu­liè­re­ment ardue.»

«Et vous n’êtes pas in­ter­venu?»

«Ma­dame, n’in­sis­tez pas, je ne dis­cu­te­rai pas de ce jeune homme avec vous, mais je tiens à vous dire que je ne suis pas un in­cons­cient.»

J’en ai dé­duit qu’il avait mis Sa­vary en garde. C’était in­ex­pli­cable qu’il ait tout de même conti­nué à cou­rir, et cela res­te­rait pro­ba­ble­ment in­ex­pli­qué. Je me re­mé­mo­rais ce qu’avait dit un ath­lète de re­nom­mée mon­diale, Carl Lewis je crois: «Ja­mais vous n’êtes plus près de vous sen­tir un dieu que lorsque vous volez vers la vic­toire. Vous êtes in­vin­cible, vous êtes in­des­truc­tible.» C’était la seule ex­pli­ca­tion plau­sible que je trou­vais au com­por­te­ment de Sa­vary. Ça et un peu de co­caïne, ou d’am­phé­ta­mines, ou que sais-je, qui l’avaient rendu trop eu­pho­rique pour son bien.

Sans me faire d’illu­sions après les dé­né­ga­tions du mé­de­cin, j’ai té­lé­phoné à Va­gnière.

«L’élec­tro­car­dio­gramme qui montre à quel point Sa­vary était ma­lade, vous l’avez for­cé­ment reçu, je me suis as­su­rée qu’on vous l’avait en­voyé.»

«Pour­quoi, for­cé­ment? Puisque je vous dis qu’il n’est ja­mais ar­rivé chez moi.»

«C’est ça, vous per­dez les ré­sul­tats des exa­mens de vos cou­reurs, main­te­nant?»

Il a dû se fâ­cher tout rouge, si j’en juge par ses vo­ci­fé­ra­tions, aux­quelles j’ai ré­pondu en l’ac­cu­sant d’in­cu­rie cri­mi­nelle, après quoi j’ai rac­cro­ché sans at­tendre mon reste.

C’est dans ce sens que j’ai ré­digé mon rap­port pour les Sa­vary. Peu im­por­tait ce que Da­mien avait fait, le com­por­te­ment des res­pon­sables de son équipe était in­ex­cu­sable. Ils ne s’étaient oc­cu­pés de lui que pour le pous­ser à la vic­toire, mais avaient né­gligé sa santé, suf­fi­sam­ment en tout cas pour ne pas prendre connais­sance d’un si­gnal d’alarme clair. Il n’y avait au­cune rai­son pour que jus­te­ment l’élec­tro­car­dio­gramme dé­sas­treux se soit perdu. Et puis, même s’il s’était réel­le­ment perdu, ils au­raient dû le ré­cla­mer.

Une fois que j’ai en­voyé le rap­port (avec copie confi­den­tielle à Susan Al­bert), ac­com­pa­gné d’une fac­ture qui cou­vrait à peine le tiers de mon temps, je me suis sen­tie mieux. Je ne vou­lais plus en­tendre par­ler de cy­clisme pour l’ins­tant. Ce qui a bien en­tendu été im­pos­sible. Le Tour de France était le théâtre d’un ex­ploit; Lance Arm­strong le ga­gnait pour la sixième fois consé­cu­tive. Cela ne s’était ja­mais vu. Au­tant dire qu’on ne pou­vait aller nulle part sans en­tendre par­ler de vélo. J’ai fini par céder et par al­lu­mer la radio tous les après-midi pour écou­ter les com­men­taires d’étape de Max Schaer, il était tou­jours ac­com­pa­gné de Mar­cel, son consul­tant. Ils trou­vaient que la com­pé­ti­tion man­quait d’in­té­rêt, elle était jouée d’avance en fa­veur d’Arm­strong, un cou­reur qu’ils qua­li­fiaient d’«ex­tra­ter­restre»; ils en pro­fi­taient pour éla­bo­rer, en di­rect, une sorte de phi­lo­so­phie du sport que j’ai fini par trou­ver pas­sion­nante. Il se dé­ga­geait de leurs pro­pos une mo­rale qui res­sem­blait beau­coup à celle que j’au­rais voulu voir pra­ti­quer par cer­tains comp­tables peu scru­pu­leux sur les ta­lons des­quels je tra­quais des ir­ré­gu­la­ri­tés.

Cette mo­rale-là pa­rais­sait par ailleurs être par­ta­gée par M. Sa­vary. Un matin en ar­ri­vant – nous na­gions en­core dans les car­tons –, nous l’avons trouvé de­vant notre porte.

«Ex­cu­sez-moi de vous im­por­tu­ner. Je viens seul, parce que ma femme ne sup­por­te­rait pas. Il y avait entre elle et Da­mien un rap­port fort, œdi­pien. À ses yeux, ce gar­çon était par­fait. Je ne peux pas lui dire… Je suis allé voir le Dr Van Holt, et je lui ai de­mandé la vé­rité.»

Nous l’avons fait as­seoir, lui avons of­fert un café. Je sa­vais que, entre les pré­lè­ve­ments faits à Vé­troz, les di­verses ana­lyses, la liste de La­vi­nia, les confes­sions de l’autre dopé à l’EPO de l’équipe, Van Holt avait réussi à se faire une idée assez pré­cise de tout ce que Sa­vary avait dû prendre, et avait fini par conclure que oui, avec une telle quan­tité de pro­duits dan­ge­reux, sans ma­la­die hé­ré­di­taire dé­ce­lable, il était pos­sible que son cœur se soit abîmé en peu de temps. Et que, avec l’EPO qu’il avait sans doute in­gur­gi­tée en plus, on ne pou­vait donc pas par­ler de mort na­tu­relle. Ces conclu­sions, il les avait gar­dées pour lui, à usage scien­ti­fique, comme il avait pro­mis de le faire.

«Et alors?», ai-je de­mandé à M. Sa­vary, même si je connais­sais déjà la ré­ponse.

«Mon fils a eu un com­por­te­ment sui­ci­daire, et de mon point de vue im­mo­ral. Vous connais­sez la dé­fi­ni­tion du tri­cheur?»

«Euh… Non.»

«C’est quel­qu’un qui en­freint dis­crè­te­ment les règles du jeu afin de ga­gner. C’est exac­te­ment ce qu’a fait Da­mien. Je ne lui jette pas la pierre. Il est tombé dans un mi­lieu où ils sont nom­breux à faire cela, et il a fait comme les autres. Trop d’am­bi­tion. Trop d’ar­ro­gance. Je me sens res­pon­sable de lui avoir laissé croire que, dans la vie, tout était fa­cile, de lui avoir passé tant de ca­prices. Nous ne lui avons pas ap­pris à lut­ter par ses propres moyens.»

Il était émou­vant.

«Mon­sieur Sa­vary, à vingt-six ans, votre fils était un homme. Il était res­pon­sable de ses choix. Vous n’y êtes pour rien.»

Il a sou­piré de tout son corps.

«Je vous re­mer­cie d’avoir évité de dire à ma femme que Da­mien avait tri­ché. Son équipe est, à mes yeux, tout de même res­pon­sable de sa mort. Nous dire qu’ils ont perdu un dos­sier mé­di­cal ! J’es­père qu’ils se­ront condam­nés, pour leur né­gli­gence et pour leur aveu­gle­ment.»

Il s’en est allé, les larmes aux yeux, et je n’étais pas loin de chia­ler moi-même.

Nous avons fini de nous ins­tal­ler dans notre bu­reau, que nous n’ap­pe­lons plus que «l’ate­lier», et cet ate­lier a belle al­lure. Dans le fond, nous avons isolé une pièce pour moi. Le reste consti­tue un es­pace vaste et unique. So­phie s’est ins­tallé une place de ­travail en­tou­rée de ver­dure, près du vi­trage. Nos fe­nêtres donnent au nord, la lu­mière reste égale toute la jour­née. Du côté du coin cui­sine, nous avons placé une table ronde, pour repas et séances.

Ré­flexion faite, j’étais re­tour­née au Rô­tillon, juste à temps pour de­man­der aux dé­mo­lis­seurs si je pou­vais em­por­ter l’évier en gra­nit de mon ap­par­te­ment. Ça les a fait rire, mais ils ont ac­cepté, et un soir ils me l’ont même ap­porté. Nous l’avons ins­tallé près de l’en­trée et dé­coré de plantes et de fleurs.

Puisque nous chan­gions de vie, et sor­tions de lo­caux tout blancs, nous avons dé­cidé que, à l’ate­lier, il y au­rait de la cou­leur; nous avons peint la paroi du fond en blanc, pour qu’elle ré­flé­chisse la lu­mière, mais les pa­rois la­té­rales sont ocre, ou bleu ciel, et les cadres des portes sont éga­le­ment co­lo­rés. Au centre de l’es­pace, sur un tapis bleu nuit, nous avons posé deux fau­teuils rouge vif. Le jour où tout a été en place, et que nous avons vissé sur la porte la plaque en lai­ton Marie Ma­chia­velli, en­quê­teuse, nous étions très contentes de nous.

Nous avons pendu la cré­maillère en grande pompe, j’ai in­vité mes clients et mes amis. Même Ma­rietta est venue de Flo­rence, la tête pleine des plans que Ma­chia­vel et Léo­nard avaient faits pour trans­for­mer Flo­rence en un port de mer – elle ne par­lait que de ça. Les fo­rains étaient re­te­nus, mais ils nous ont sug­géré d’al­ler finir la soi­rée au luna-park, et Da­niel nous a of­fert, à tous, une heure sur la grande roue. Entre-temps, ils étaient à Vevey, moi aussi, par consé­quent; je n’avais tou­jours pas dé­cidé où aller ha­bi­ter, j’avais eu trop à faire pour y pen­ser et, fi­na­le­ment, vivre parmi les car­rou­sels, c’était amu­sant. Le soir, j’al­lais sou­vent tenir la caisse avec Pierre-Fran­çois ou un autre membre de la fa­mille Girot, et j’al­lais ra­re­ment me cou­cher sans avoir fait mon tour sur la grande roue. Je me suis dit que je cher­che­rais un ap­par­te­ment en au­tomne, mais j’avoue que je crai­gnais un peu de me re­trou­ver seule chez moi. Un comble – avant de ren­con­trer Rico j’avais tou­jours fa­rou­che­ment re­fusé de vivre avec un homme.

L’au­tomne, c’était aussi le mo­ment où se ter­mi­nait l’an­née sab­ba­tique du Dr Van Holt – de Jan, que j’avais enfin cessé, même dans ma tête, d’ap­pe­ler par son nom de fa­mille. Et avec lui, j’étais en pleine per­plexité.

Nous avons fini, après les mille hé­si­ta­tions qui me pa­raissent ty­piques de gens que la vie a bles­sés, par nous dé­ci­der pour un week-end «en ter­rain neutre», à Londres, où nous avons passé notre pre­mière nuit en­semble. Un vrai suc­cès, qui a été suivi par beau­coup d’autres. Rico n’était plus que le sou­ve­nir d’une dou­leur sourde, qui n’avait pas to­ta­le­ment dis­paru pour­tant, et qui m’em­pê­chait de me don­ner com­plè­te­ment à Jan. En dépit de cette ré­serve, je pas­sais pra­ti­que­ment tout mon temps libre avec lui, et l’idée de le voir par­tir me met­tait dans tous mes états. Mais nous sommes tous les deux ins­crits dans un tissu so­cial du­quel nous avons be­soin pour vivre. Je ne veux pas, je ne pour­rais pas, re­non­cer à mon tra­vail, qui se passe en Suisse, et il ne vou­drait pas, et ne pour­rait pas re­non­cer au sien, qui est basé en Hol­lande.

Après d’in­nom­brables dis­cus­sions, nous sommes ar­ri­vés à la seule so­lu­tion pos­sible: il se­rait chez lui dans l’ap­par­te­ment que je m’étais pro­mis de trou­ver avant l’hi­ver à Lau­sanne, je se­rais chez moi dans sa mai­son d’Am­ster­dam, et nous voya­ge­rions. Je n’avais vécu ainsi qu’une fois, briè­ve­ment, avec un ami qui ha­bi­tait à Paris, et le sou­ve­nir que j’en gar­dais était plu­tôt plai­sant. Et puis, être chez moi dans une des ca­pi­tales d’Eu­rope, ce n’était pas mal pour une pe­tite Lau­san­noise qui porte un nom beau­coup trop grand pour elle; il m’a sem­blé que, à Am­ster­dam, il se­rait dans un cadre digne de lui.

Main­te­nant, il s’agis­sait pour nous de faire connais­sance, pour voir si vrai­ment nous étions faits l’un pour l’autre. Si cet amour aussi était une illu­sion, je vou­lais le sa­voir vite – pas au bout de plu­sieurs an­nées.

«Pas de dan­ger, à mon avis», a dit Lucie, à qui j’en fai­sais la re­marque. «Parce que, pour une fois, tu n’as pas choisi un pa­pillon dans le genre de ton Rico ou de Pierre-Fran­çois, ce neveu chéri que j’aime comme un fils, mais qui dans sa vie pri­vée est im­ma­ture et le res­tera ir­ré­mé­dia­ble­ment. Jan Van Holt est dif­fé­rent: c’est un adulte. Tu as de la chance.»

fin oc­tobre, j’ai trouvé l’ap­par­te­ment qu’il me fal­lait bou­le­vard de Grancy, une de mes rues pré­fé­rées à Lau­sanne, et j’ai été très oc­cu­pée à l’amé­na­ger, avec l’aide de Jan. Après quoi je suis allée amé­na­ger la pièce sur le canal que Jan avait li­bé­rée pour moi dans sa mai­son.

Bref, tout al­lait assez bien le soir où, en ren­trant tard d’un bar où j’étais allée avec Pierre-Fran­çois, j’ai croisé Rico. Ex­cep­tion­nel pour une ville comme Lau­sanne où l’on se ren­contre sans arrêt, de­puis le jour où je l’avais mis de­hors, je ne l’avais ja­mais revu.

«Marie, la femme de ma vie», a-t-il dit dans un mur­mure qui s’est en­tendu jus­qu’au bout de la rue.

«Oh, ça va ! On n’a rien à se dire.»

«Oui, tu as rai­son, rien du tout, ou alors trop de choses.»

«Tu es un heu­reux papa, au moins?»

«Non. Peu après que je l’ai épou­sée, Bar­bara m’a dit que l’en­fant était d’un autre, et elle s’est tirée. Elle avait be­soin de moi pour fuir la Bul­ga­rie, c’est tout.»

«Ma foi, ce sont les risques du mé­tier.»

«Je t’ai re­gret­tée, Marie.»

«Non, Rico, pas à moi, pas main­te­nant. Re­tourne à tes voyages, à tes aven­tures, à tes ar­ticles qui sont ce que tu fais de mieux.»

«À ce pro­pos, j’ai eu entre les mains des do­cu­ments sur la mort de Da­mien Sa­vary, le cy­cliste. C’est toi qui as dé­cou­vert le pot aux roses, si j’ai bien com­pris.»

«Pour au­tant qu’il y ait eu un pot aux roses à dé­cou­vrir.»

«Tu ne veux pas me don­ner une in­ter­view?»

Je lui ai as­sené une grande tape sur l’épaule, et je me suis éloi­gnée en riant.

«Tu es vrai­ment in­cor­ri­gible !»

Dans mon dos, il a en­core crié:

«Si tu changes d’avis, tu me trouves ave­nue de Ru­mine. J’y ha­bite, et j’y tra­vaille.»

J’ai fait quelques pas, et je me suis re­tour­née, juste à temps pour voir sa sil­houette d’ours dis­pa­raître au coin de la rue. Je me suis rendu compte que si le sou­ve­nir de la dou­leur res­tait, Rico, lui, m’était de­venu in­dif­fé­rent.

Le pro­cès de La­vi­nia a fait pas mal de bruit. Pen­dant l’en­quête, les po­lices de plu­sieurs can­tons ont tra­vaillé de concert, et ont dé­cou­vert un ré­seau qui fai­sait com­merce de pro­duits in­ter­dits, et dans le­quel la fron­tière entre do­pants et drogue sem­blait avoir été floue et vite fran­chie. Léon m’a ap­pris (ou plu­tôt je lui ai ar­ra­ché) qu’il avait fait un mar­ché avec l’Ita­lienne, comme il l’ap­pe­lait in­va­ria­ble­ment: il ne l’ac­cu­se­rait pas de la mort de Sa­vary si elle lui don­nait la liste de ses clients et de ce qu’elle leur avait vendu. À elle, cette liste ne ser­vait plus à rien, puisque sa phar­ma­cie avait été fer­mée par la bri­gade fi­nan­cière. Il faut croire que cela avait mar­ché. Elle a été condam­née à plu­sieurs an­nées de pri­son (en tant que tra­fi­quante de drogues dures, à cause de la co­caïne trou­vée dans son sac), et un autre pro­cès l’at­ten­dait lors­qu’elle re­tour­ne­rait en Ita­lie.

Jacques Junot n’a fi­na­le­ment pas été in­quiété.

Lorsque le pro­cès que les Sa­vary ont in­tenté à l’équipe Stylo a eu lieu, il a été lar­ge­ment cou­vert par la presse. Les Sa­vary n’ont pas réussi à faire condam­ner les res­pon­sables de l’équipe, mais Fran­çois Le Co­san­dier, avec qui j’étais allée as­sis­ter aux au­diences, a ex­primé un sen­ti­ment que je par­ta­geais.

«Ce n’est tout de même pas un coup pour rien – ces choses-là, plus on en parle, mieux cela vaut, et plus cela contri­buera au suc­cès de la lutte an­ti­do­page.»

En dépit de mon refus de lui en par­ler, Rico (tout en sa­chant par­fai­te­ment que j’ai hor­reur de ça) n’a pas ré­sisté à la ten­ta­tion de faire sa­voir que l’en­quê­teuse Ma­chia­velli avait joué un rôle dé­ci­sif dans la re­cherche de la vé­rité. Le vrai coup de pied de la mule.

J’étais fu­rieuse, je me passe vo­lon­tiers de ces quarts d’heure de cé­lé­brité. Faire la une des jour­naux, ce n’est pas bon pour mes af­faires, qui se passent par dé­fi­ni­tion dans l’ombre.

Je crai­gnais les consé­quences in­op­por­tunes, et il y en a eu au moins une, im­mé­diate. Un matin, alors que nous bu­vions notre thé, quel­qu’un a ou­vert la porte de notre ate­lier sans son­ner, en criant: «Il y a quel­qu’un?» C’était Be­noît Wal­ser, l’écri­vain in­dus­triel.

«Mon­sieur Wal­ser, que me vaut l’hon­neur», me suis-je em­pres­sée de dire avant que So­phie ne lâche quelques-unes des pa­roles acerbes dont elle a le se­cret: elle dé­teste qu’on entre sans son­ner.

Wal­ser a agité un jour­nal.

«Je viens de lire que vous vous êtes oc­cu­pée de cy­clistes. Le vélo, en ce mo­ment, c’est très por­teur, et je me suis dit que je met­trais en chan­tier un roman dont le héros se­rait un grand cham­pion cy­cliste. J’ai quel­qu’un qui est prêt à l’écrire. Il y au­rait une femme, un amour im­pos­sible, elle se­rait ma­riée, vous voyez le genre, comme Coppi avec sa dame blanche, peut-être. Bref, j’ai pensé que vous fe­riez pour moi une re­cherche chez les vé­lo­ci­pé­distes, ah, ah, les vé­lo­ci­pé­distes, pas mal celle-là, et que nous…»

Il était parti pour conti­nuer comme ça un bout de temps, ça se voyait. Je l’ai in­ter­rompu.

«Mon­sieur Wal­ser, as­seyez-vous, buvez une tasse de thé, et écou­tez-moi.»

Il s’est exé­cuté, ce qui m’a éton­née.

«Vous vous sou­ve­nez de ce que je vous ai dit la der­nière fois que nous nous sommes vus? Que ce n’était pas la peine de re­ve­nir me de­man­der une re­cherche pour vos livres. En lit­té­ra­ture, je suis nulle.»

«Oui, oui, c’est vrai. Mais cette his­toire de Ma­chia­vel, c’était une idio­tie, je m’étais trompé sur toute la ligne. Ici, il ne s’agit pas de lit­té­ra­ture, mais de cy­clisme, et vous êtes déjà in­tro­duite dans le mi­lieu.»

«Pour moi, le pro­blème, ce n’est pas tant le thème que le prin­cipe, mon­sieur Wal­ser. J’ai la sen­sa­tion que votre mé­thode est comme le do­page: on gagne avec les armes des autres. Je suis sans doute vieux jeu, mais j’es­time qu’un écri­vain écrit ses livres lui-même, vous pour­rez re­ve­nir me voir le jour où vous vou­drez écrire per­son­nel­le­ment un roman dont le thème tou­che­rait à ma spé­cia­lité et où vous aurez be­soin d’in­for­ma­tions. Ce jour-là, je vous ren­sei­gne­rai sans même que vous de­viez me payer. Moi aussi, j’ai fait une idio­tie, la der­nière fois, en ac­cep­tant de tra­vailler pour vous. Main­te­nant, à moins que vous ne vou­liez une autre tasse de thé, je vous prie de nous lais­ser, nous avons beau­coup à faire.»

Il s’en est allé «à re­gret». Mes ob­ser­va­tions sur ce que fait ou ne fait pas un écri­vain n’avaient pas pé­né­tré sa conscience. J’étais tran­quille, ce n’était pas de­main la veille que je le ver­rais ar­ri­ver avec un livre écrit de sa main.

Avec le re­tour à une cer­taine nor­ma­lité, je me suis re­mise au jog­ging ré­gu­lier à Vidy, au bord du lac. C’est un lieu que beau­coup de Lau­san­nois af­fec­tionnent. On se croise, on se suit, on se dé­passe, et on finit par se connaître de vue. C’est là qu’un matin j’ai aperçu, ve­nant à ma ren­contre, Jacques Junot. Un large sou­rire s’est des­siné sur son vi­sage, il m’a fait un grand signe, et quand il est ar­rivé à ma hau­teur, il a fait demi-tour et a couru avec moi jus­qu’au bout du che­min. Nous ne nous sommes pas parlé: c’est une conven­tion ta­cite sur ce che­min au bord de l’eau, le matin tôt on court en si­lence.

Lorsque nous sommes ar­ri­vés à la hau­teur d’une clai­rière, j’ai bi­fur­qué, et il a suivi. Nous sommes allés nous as­seoir sur un tronc d’arbre.

«Alors, ma­dame Ma­chia­vel, ça va?»

«C’est à vous que je le de­mande. La der­nière fois que je vous ai vu, vous étiez en pe­tits mor­ceaux. Vous allez mieux, à ce que je vois.»

«J’ai re­pris l’en­traî­ne­ment. Je peux re­prendre la com­pé­ti­tion au prin­temps.»

«Et vous allez le faire?»

«J’ai­me­rais cou­rir Liège-Bas­togne-Liège. Et le Tour de Suisse. J’ai un compte à ré­gler avec ces deux com­pé­ti­tions-là. Après, j’aban­donne.» Il a eu un sou­rire de gamin. «Dans huit jours, je com­mence des études de lettres.» Son sou­rire s’est ac­cen­tué. «Mes frères ont été fa­bu­leux avec moi. Ils savent bien qui était Da­mien, eux. Je leur ai tout ra­conté. On n’a rien dit aux pa­rents, et les fran­gins m’ont aidé, mon frère cadet est déjà en lettres, il m’a filé plein de trucs à lire. J’ai passé mon bac il y a huit ans, je n’y avais plus ja­mais pensé de­puis. J’étais de­venu un illet­tré.»

Tout ce que j’au­rais pu dire au­rait fait prêche de bonne sœur. Au bout d’une longue mi­nute de si­lence, il m’a posé une main sur le bras.

«Je vous dois un grand merci, au Tou­bib et à vous, ma’me Ma­chia­vel. Si vous n’aviez pas été là, dieu sait quelles bê­tises j’au­rais en­core faites.»

«Vous vou­lez dire, pire que celle du Luk­ma­nier?»

«Un genre de bê­tise dont on ne se remet pas, tan­dis que celle-là, vous voyez…»

Il s’est levé, a fait quelques mou­li­nets avec les bras, a lancé quelques grands coups de pied dans le vide. Et puis il s’est éloi­gné en cou­rant au moins deux fois plus vite que moi.

Sur le che­min, il s’est re­tourné.

«Au re­voir, ma’me Ma­chia­vel. Bonne jour­née», a-t-il en­core lancé, avec un signe de la main, juste avant de dis­pa­raître parmi les bran­chages jau­nis de l’au­tomne.

 

(à suivre)

 

 

«Hôtel des coeurs bri­sés»

a été réa­lisé par Ber­nard Cam­piche Édi­teur, avec la col­la­bo­ra­tion de Hu­guette Pfan­der, Ma­rie-Claude Schoen­dorff, Da­niela Spring et Julie Weid­mann.  Cou­ver­ture: pho­to­gra­phie de Anne Cuneo 

Tous droits ré­ser­vés © Ber­nard Cam­piche Édi­teur Grand-Rue 26 – CH-1350 Orbe

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