Profitez des offres Memoirevive.ch!
Le sou­rire de Lisa, une en­quête de Marie Ma­chia­velli (11)

 

  image

 


Cha­pitres pré­cé­dents:

 

Les cha­pitres pré­cé­dents d’un roman po­li­cier sont trop dif­fi­ciles à ré­su­mer. Nous y ren­voyons le lec­teur: le feuille­ton pa­raît le di­manche et peut être consulté en ligne.

 


 

 

 

 

 

 

XI

 

 

 

 

 

 

 

 

  Je me suis levée à six heures, et au lieu de faire du jog­ging au bord du Rhin, j’ai fait un pas de course jus­qu’à la gare. De pen­ser à tout ce que j’avais à faire, ça m’avait em­pê­chée de dor­mir. À sept heures j’étais dans le train, un peu avant dix heures je pous­sais la porte du Rô­tillon.

So­phie, à qui je n’avais pas té­lé­phoné de­puis une pe­tite éter­nité, était à son or­di­na­teur. Lors­qu’elle m’a vue ap­pa­raître, elle a levé les yeux au ciel.

«Il est tard.»

«Ma pauvre So­phie, j’ar­rive de Bâle, je me suis levée avant l’aube, faites-nous plu­tôt une tasse de thé, que je vous ra­conte mes er­rances.»

Il faut rendre jus­tice à So­phie, une fois qu’elle a ma­ni­festé sa désap­pro­ba­tion, elle n’in­siste pas. Au contraire. En cinq mi­nutes, le thé était prêt, elle était as­sise à la table avec son bloc et elle pre­nait des notes pen­dant que je lui ra­con­tais tout ce qu’elle ne sa­vait pas.

«Qu’en est-il du rap­port pour l’as­su­rance ?» me suis-je en­quise pour conclure.

«J’ai fini de le mettre au net pen­dant votre ab­sence. Si vous le re­li­siez une der­nière fois, on pour­rait l’en­voyer.»

Je me suis plon­gée dans la lec­ture, ai en­core fait quelques cor­rec­tions. La Phar­ma­cie Mi­nard al­lait peut-être avoir quelques en­nuis, et ne par­lons pas du client de l’as­su­rance. Quelque part, je re­grette tou­jours de cau­ser des contra­rié­tés à de pe­tits es­crocs. Mais bon, c’est mon tra­vail, et puis je me suis tou­jours de­mandé pour­quoi tant de gens consacrent au­tant d’éner­gie et d’in­ven­ti­vité au vol à la pe­tite se­maine, dans un pays où le tra­vail manque ra­re­ment. Bref, le rap­port était ter­miné, du moins pour l’ins­tant.

Entre-temps, il était passé midi, je suis donc mon­tée man­ger au Cous­cous, mon res­tau pré­féré dans le quar­tier.

En ren­trant à l’agence vers deux heures, je me suis rap­pelé que je m’étais pro­mis d’ap­pe­ler Es­ther ex-Mer­teau, dont So­phie avait trouvé la nou­velle iden­tité et l’adresse. Elle vi­vait à Nyon. J’ai tenté le coup. Per­sonne. Pas de ré­pon­deur. Mes di­verses ten­ta­tives dans le cou­rant de l’après-midi sont toutes res­tées sans effet. De même que mes coups de fil à Pierre-Fran­çois. Sa se­cré­taire m’a as­suré qu’il était au Tri­bu­nal.

Vers quatre heures, j’ai eu un coup de pompe. Les voyages ma­ti­naux ne me va­laient dé­ci­dé­ment rien. Lorsque je me suis sur­prise pour la troi­sième fois en train de re­gar­der dans le vide, j’ai dé­cidé de ne pas moi­sir là plus long­temps. So­phie par­tait, j’ai fait comme elle. En des­cen­dant, je suis allée voir si Rico était là. L’im­mense désordre qu’il avait laissé sur et au­tour de sa table gé­né­ra­le­ment bien ran­gée me sug­gé­rait qu’il ve­nait de ter­mi­ner un ar­ticle pour une des ré­dac­tions qui bouclent à six heures du soir et qu’il était parti le li­vrer en per­sonne.

J’ai mis un mot sur sa table pour qu’il sache où j’al­lais, et j’ai quitté l’im­meuble en pen­sant à la Banque de Cré­dit qui at­ten­dait de­puis quinze jours que je m’oc­cupe d’un de ses dou­teux clients.

J’ai poussé la porte du Carl­ton. Peut-être Pierre-Fran­çois y se­rait-il. Au bout d’une demi-heure de ba­var­dage avec des gens que je ne ren­contre guère qu’ici, je me suis dit que mieux va­lait ren­trer. Je ver­rais Pierre-Fran­çois un autre jour.

Le len­de­main nous étions ven­dredi. Il fal­lait ab­so­lu­ment que je ter­mine les en­tre­tiens au­tour de Lisa May. Dès le lundi sui­vant, je vou­lais m’oc­cu­per de la Banque de Cré­dit : ce sont d’ex­cel­lents clients, je ne vou­lais pas leur don­ner la sen­sa­tion que je les lais­sais tom­ber.

J’ai com­mencé par un peu de jog­ging pour ten­ter de m’éclair­cir les idées. Il fai­sait en­core nuit, et un froid de ca­nard. C’est tou­jours dur de sor­tir lorsque la tem­pé­ra­ture chute. La ré­com­pense, c’est que lors­qu’on ar­rive au bord du lac il y a moins de monde que d’ha­bi­tude, on est re­chauffé (je des­cends tou­jours à pied et, si j’ai le temps, je re­monte chez moi de même), et on se sent mo­ra­le­ment su­pé­rieur à tous ces gens qui se vautrent dans la plume. Un trip de l’ego à très bon mar­ché.

Pen­dant que je cou­rais au bord du lac sur un tapis de feuilles jau­nies, en sur­veillant d’un œil l’aube qui poin­tait le bout de son nez blanc, puis ro­sâtre, au-des­sus des mon­tagnes (un spec­tacle qui m’émeut à chaque fois, MeChe­val­ley y ver­rait cer­tai­ne­ment une confir­ma­tion de mes pen­chants ro­man­tico-sen­ti­men­taux), je ré­ca­pi­tu­lais l’af­faire Bois­sel­lier. De tous les gens que j’avais vus, le­quel au­rait pu être un as­sas­sin ? Le plus trouble, c’était Mer­teau ; celui qui avait le com­por­te­ment le plus in­no­cent, Bois­sel­lier père. Mais les ap­pa­rences trompent sou­vent. Il est vrai que Mer­teau avait voulu me ca­cher ses ta­bleaux, mais avait-il vrai­ment voulu ME les ca­cher ? N’était-ce pas plu­tôt qu’il était ar­rivé à un degré d’éthy­lisme tel qu’il vou­lait ou­blier avoir été un ar­tiste et qu’il était prêt aux actes les plus ab­surdes pour cela ? Dans le quar­tier du Tun­nel où j’avais passé mon en­fance j’avais eu l’oc­ca­sion d’en croi­ser, de ces poi­vrots dont la lu­ci­dité ne se ré­su­mait plus qu’à un achar­ne­ment sans faille au ser­vice de l’auto-des­truc­tion.

Vers sept heures et demie, j’étais de re­tour chez moi. Ça sen­tait bon le café et le toast, et Rico chan­tait, pro­ba­ble­ment dans la bai­gnoire. Quoi qu’il ar­rive plus tard, la jour­née com­men­çait bien.

Avant même de res­sor­tir, j’ai ap­pelé Es­ther ex-Mer­teau, de­ve­nue Es­ther Se­rani de­puis.

«Allô, ma­dame Se­rani ?»

«Oui… ?»

«Ma­dame Se­rani, vous ne me connais­sez pas, j’ai­me­rais vous ren­con­trer pour vous poser quelques ques­tions au sujet d’une très vieille af­faire.»

«Qu’en­ten­dez-vous par vieille af­faire ?»

«Vous sou­ve­nez-vous en­core du temps où vous ha­bi­tiez à Épesses avec votre pre­mier mari ?»

«Ce ne sont pas pré­ci­sé­ment des choses qu’on ou­blie. Je sens que vous allez me re­par­ler du meurtre de la sainte ni­touche.»

«Oui, dé­so­lée. J’ai­me­rais vous ren­con­trer.»

«Vous êtes de la po­lice ?»

Je me suis lan­cée dans l’ex­pli­ca­tion stan­dard, je lui ai ré­sumé la si­tua­tion. Elle a lâché quelques «Ah, ah» bien sen­tis en cours de récit, puis s’est ex­cla­mée :

«Fran­che­ment, ma­dame Ma­chia­velli, ce sera avec plai­sir. J’ai tou­jours eu l’im­pres­sion que cette his­toire avait gâché un ma­riage qui jusque-là avait tout de l’idylle, et je n’ai ja­mais eu per­sonne à qui en par­ler.»

Je n’ai pas ma­ni­festé la sur­prise qui était la mienne. Elle était assez haut dans ma liste de sus­pects, et voilà qu’elle met­tait car­ré­ment de l’em­pres­se­ment à me ren­con­trer. Pen­dant que je di­gé­rais ce qu’elle ve­nait de me dire, elle m’a ap­pris qu’elle était sur le point de venir à Lau­sanne pour la jour­née, qu’elle avait une foule de ren­dez-vous mais que, si je vou­lais, on pour­rait boire un café à dix heures et demie, elle avait une heure de bat­te­ment. J’ai ac­cepté avec em­pres­se­ment, l’idée de ne pas de­voir aller à Nyon me sou­riait tout par­ti­cu­liè­re­ment.

Au point où j’en étais, j’ai ap­pelé le père May. La voix qui m’a ré­pondu rap­pe­lait celle de Pierre-Fran­çois. En­core un tri­bun.

Je me suis pré­sen­tée et j’ai ex­primé le désir de le voir.

«À quel sujet ?»

«J’ai été char­gée de re­voir les cir­cons­tances dans les­quelles votre fille Lisa a perdu la vie.»

Il a lâché quelque chose entre un sou­pir et un gé­mis­se­ment, puis s’est tu. Un ins­tant j’ai cru qu’il avait coupé.

«Mon­sieur May ?»

«Je suis là. Vous com­pre­nez que le sou­ve­nir de ma fille et de sa mort bru­tale puisse res­ter dou­lou­reux.»

«Oui, bien sûr. Et je suis dé­so­lée d’avoir à vous le rap­pe­ler.»

Il a alors voulu sa­voir de la part de qui je l’ap­pe­lais, et j’ai une fois de plus ra­conté l’his­toire des amours entre Yves et Jac­que­line, que j’ai conclue en lui de­man­dant un ren­dez-vous pour le jour même.

La re­quête a été sui­vie d’un autre long si­lence, mais il a fini par dire avec un grand sou­pir :

«D’ac­cord.»

Je lui ai pro­posé deux heures, il a ac­cepté.

Et là-des­sus je me suis pré­ci­pi­tée au Rô­tillon, sûre de me faire hous­piller parce que j’ar­ri­vais en re­tard.

Le temps d’un thé ma­ti­nal avec So­phie, et je suis re­par­tie pour la place Saint-Fran­çois, et pour le café où Es­ther m’avait donné ren­dez-vous. Elle au­rait un man­teau rouge, les che­veux très courts et gris. Je l’ai re­pé­rée tout de suite : peau mate et lisse, yeux grands et noirs, lèvres du même rouge que le man­teau – qu’elle avait gardé le temps que je la re­père. En fait, ce n’au­rait pas été né­ces­saire. Les che­veux mis à part, elle n’avait pas changé par rap­port à la photo d’elle prise par le jeune Yves Bois­sel­lier.

Nous nous sommes sa­luées, avons com­mandé nos bois­sons, et j’y suis allée.

«Ma­dame Se­rani, ra­con­tez-moi com­ment vous per­ce­viez cette mal­heu­reuse jeune fille. J’ai déjà en­tendu les pires choses à son sujet, ne vous croyez pas tenue de pré­ser­ver sa mé­moire.»

Mon pré­am­bule l’a fait sou­rire. Elle a cher­ché un ins­tant par où elle com­men­ce­rait.

«Elle a été une fillette ado­rable», a-t-elle fini par dire. «Je la connais­sais de­puis que nous étions à Épesses, où elle ve­nait tou­jours pas­ser une par­tie de ses va­cances. J’ai aussi connu sa mère. Une femme assez éton­nante.»

«Per­sonne ne m’a parlé de cette mère, au fond. Qu’avait-elle de si éton­nant ?»

«Elle était très jeune. Elle avait eu cette fille à quinze ou seize ans. Son mari de­vait avoir le double de son âge. Elle est morte à trente ans, si mes sou­ve­nirs sont bons, et sa fille avait treize ou qua­torze ans.»

«De quoi est-elle morte, vous le savez ?»

«D’une ma­la­die fou­droyante, je n’en sais pas plus, ou si je l’ai su je l’ai ou­blié. L’été sui­vant, Lisa avait re­fusé de re­par­ler de cette mort, et les Ti­bault sont des gens ré­ser­vés, peu ex­pan­sifs, ça de­vait les ar­ran­ger qu’on parle d’autre chose. Quant au père… Vous connais­sez le pas­teur May ?»

«Non, pas en­core.»

«Un être triste et sé­vère, aussi dif­fé­rent de sa femme et de sa fillette que pos­sible. Je n’au­rais pas voulu l’avoir pour père.»

«Vous par­lez de cette fillette comme si vous aviez eu pitié d’elle.»

«J’avais pitié d’elle : c’était en­core une pe­tite fille, en­fer­mée dans son cha­grin et dans ses pas de danse. Ex­tra­ver­tie et en­tou­rée d’in­tro­ver­tis. Elle était pau­mée.»

«Alors pour­quoi m’a-t-on dit de vous que vous étiez fa­rou­che­ment ja­louse d’elle ?»

Elle m’a re­gar­dée comme si je ne com­pre­nais rien.

«Ça n’a rien à voir ! La ja­lou­sie, c’est plus tard, l’an­née où elle est morte. Tout à coup, elle est pas­sée de la ga­mine à la tom­beuse. Elle s’est mise à faire du plat à tous les mecs qui pas­saient. Les Bois­sel­lier en riaient, mais moi je n’y ar­ri­vais pas. Je suis à moi­tié es­pa­gnole, et nous sommes tra­di­tion­nel­le­ment ja­loux, j’ad­mets que j’étais peut-être ab­surde. Mais j’ai des cir­cons­tances at­té­nuantes. Non seule­ment elle pro­vo­quait d’une façon in­croyable, mais j’avais la sen­sa­tion que mon mari n’y était pas in­sen­sible. Pour com­pli­quer en­core la si­tua­tion, la fa­mille de Lisa avait de­mandé à Denis de faire son por­trait. Je lui ai fait quelques scènes.»

Ses yeux étaient per­dus dans le vide, je l’ai lais­sée réfléchir. Elle a re­pris d’elle-même.

«Un soir, peut-être deux jours avant que Lisa ne meure, nous avons dis­cuté cal­me­ment, et il m’a avoué avoir été sous le charme pen­dant quelque temps. Mais c’était fini. Ç’avait été comme une fièvre, et ça lui avait passé. Il n’avait même plus be­soin de re­voir Lisa pour finir son por­trait, il ne vou­lait pas me perdre, et ce n’était pas la peine de gâ­cher un si beau ma­riage pour une pe­tite peste de pas­sage.»

«En somme, votre que­relle était ter­mi­née ?»

«Oui. Mais deux jours plus tard, lorsque Lisa est morte, je crois que la pre­mière idée de mon mari a été de me soup­çon­ner. En tout cas, à par­tir de cette mort, tout a changé. L’at­ti­tude de Denis m’a ren­due ma­lade, et fi­na­le­ment elle a tué tout l’amour que je lui avais porté.»

«Il a for­mulé ses soup­çons ?»

«Ja­mais à jeun. Mais il faut vous dire que, lorsque j’ai ren­con­tré Denis, il avait trente ans et il bu­vait beau­coup trop. Par amour pour moi, il a ar­rêté, il n’a plus bu du tout pen­dant des an­nées. Même lorsque nous sommes allés ha­bi­ter dans le La­vaux, où le blanc du pays coule à flots. Après ­l’assassinat, il s’est remis à la bou­teille. Au début, il était vite ivre parce qu’il n’avait plus l’ha­bi­tude. Et dès qu’il était ivre, il m’ac­cu­sait. Tout était ma faute, d’après lui. J’ai tenu le coup pen­dant presque un an, mais je ne sais pas com­ment j’ai fait. L’idée que cet homme que j’ai­mais pas­sion­né­ment puisse me prendre pour une meur­trière me rend ma­lade au­jour­d’hui en­core. Il ne pei­gnait plus, nous vi­vions sur nos ré­serves. C’était ter­rible.»

«C’est vous qui avez ap­porté les ta­bleaux à Cohn ?»

«Je leur en ai vendu trois ou quatre, au début, pour qu’on ait de quoi man­ger. Puis je suis par­tie. Je ne sup­por­tais plus. On m’a ra­conté que Denis s’est en­fermé dans son ate­lier pen­dant des se­maines, et qu’il a peint comme un fu­rieux. Per­sonne n’a ja­mais vu quoi, à mon avis. Et puis un jour il a ap­pelé la voi­rie et il a vidé tout ce qui lui res­tait. Il pré­ten­dait que j’avais volé tous ses ta­bleaux, à ce qu’on m’a ra­conté, mais ce n’est pas vrai. Il les a ap­por­tés à Cohn lui-même, avant de s’ef­fa­cer. S’ef­fa­cer en tant qu’ar­tiste, je veux dire, car on me dit qu’il est tou­jours là, et qu’il prend des cuites quo­ti­diennes.»

Elle a eu un petit rire triste.

«Il y a tou­jours des gens qui se sentent obli­gés de vous par­ler de vos ex», a-t-elle conclu.

«Je confirme les cuites. Je l’ai vu. Ça épate, ce qu’il peut des­cendre.» J’ai fait une pe­tite pause et j’ai en­chaîné. «Ce n’est vrai­ment pas vous qui avez as­sas­siné Lisa ?»

Elle a se­coué la tête, et a lâché un autre petit rire.

«Non. Vrai­ment pas, merci. Je n’au­rais pas été gâ­cher toute ma vie à venir pour une pe­tite im­bé­cile qui avait dé­cou­vert que les hommes ont un zizi.»

«Elle était en­core vierge, d’après vous ?»

«Dif­fi­cile à dire. Elle vou­lait à tout prix faire croire le contraire, mais je me suis sou­vent dit qu’elle af­fa­bu­lait pour se rendre en­core plus in­té­res­sante.»

«Vous ne pen­sez pas qu’elle au­rait pu agir par déses­poir ?»

«Par déses­poir ? Je ne me sou­viens pas d’avoir ja­mais pensé à ça. Pour­quoi me po­sez-vous cette ques­tion ?»

Main­te­nant que je lui avais tiré du nez tous les vers pos­sibles, au­tant lui dire ce qu’il en était.

«Parce qu’elle n’était ef­fec­ti­ve­ment pas vierge. Elle était en­ceinte.»

«Quoi

«Eh oui, lorsque je l’ai ap­pris, j’ai eu la même ré­ac­tion que vous.»

«Mais com­ment… Vous êtes sûre ?»

«Oui. On l’a vu à l’au­top­sie. Deux mois, plus ou moins quelques jours. Mais la po­lice n’en a ja­mais fait état.»

Il faut croire que la ja­lou­sie ré­tros­pec­tive n’avait pas com­plè­te­ment dis­paru, car un sou­la­ge­ment ma­ni­feste s’est peint sur son vi­sage.

«Deux mois. Alors c’est ar­rivé avant qu’elle ne vienne à Épesses !»

«Oui. Mais je me suis dit que c’est à Épesses qu’elle cher­chait un père pour son en­fant. Pour le mettre au monde, ce qui me sur­pren­drait puis­qu’on me dit de toutes parts qu’elle ne vi­vait que pour la danse, et qu’elle al­lait par­tir pour New York. Ou pour que celui qu’elle dé­si­gne­rait comme le père paie l’avor­te­ment, ce que je crois bien plus pro­bable.»

«Pour ça il fal­lait qu’elle couche avec quel­qu’un.»

«Voilà la clé de toutes ses pro­vo­ca­tions.»

«Pauvre ga­mine !»

C’est sorti du fond du cœur. Es­ther ne pen­sait plus à elle-même et à son di­vorce, mais uni­que­ment à Lisa. Je pou­vais me trom­per mais, jus­qu’à preuve du contraire, l’as­sas­sin ce n’était pas elle. D’ailleurs, je n’avais ja­mais vrai­ment pensé que ce pût être une femme, à cause du sou­rire de Lisa sur la photo.

Es­ther de­vait cou­rir à son ren­dez-vous sui­vant, nous nous sommes quit­tées. Je suis sor­tie en même temps qu’elle, et en pre­nant congé elle m’a dit :

«S’il me vient quelque chose, je vous ap­pelle ; et si je peux vous être utile, n’hé­si­tez pas.»

Je me suis éloi­gnée en pen­sant que je ne lui avais pas parlé des pho­tos de Lisa. Au­tant gar­der un atout dans ma manche en dépit de ce que je pen­sais.

J’ai com­mencé par des­cendre au Rô­tillon, j’ai ra­conté mon en­tre­tien à So­phie, qui en a fait un ré­sumé. Quatre fois sur cinq, ces comptes ren­dus res­tent au fond d’un dos­sier mais, la cin­quième fois, ils sont ir­rem­pla­çables, la somme ré­vé­lant quelque chose que les par­ties ne per­met­taient pas de voir. Aussi, tout en dou­tant, nous conti­nuons bra­ve­ment, moi à faire mes rap­ports, So­phie à les mettre au net.

Les cloches an­non­çaient midi, je suis allée me sus­ten­ter avant d’al­ler voir le pas­teur, qui de­vait être à la re­traite, si j’en croyais ce que m’avait dit Es­ther. Il n’avait pas eu comme elle l’ama­bi­lité de venir à Lau­sanne, c’est donc moi qui me suis dé­pla­cée jus­qu’à Yver­don où il ha­bi­tait.

L’homme qui m’a ou­vert la porte d’un ap­par­te­ment au pre­mier étage d’une des mai­sons de la vieille ville d’Yver­don était plat. C’était le pre­mier qualifi­catif qui ve­nait à l’es­prit. Grand et ba­ra­qué, s’il avait été bien en chair, il au­rait été un co­losse. Il avait des épaules très larges, zéro em­bon­point, l’élé­gance na­tu­relle en­gon­cée dans un ves­ton sans âge des manches du­quel sor­taient des mains longues et fines. Ses che­veux étaient châ­tains, abon­dants, sans un fil blanc. Mais, sous cette che­ve­lure de jeune homme, le vi­sage était ra­vagé de rides. Le contraste avec le reste de la per­sonne n’en était que plus sai­sis­sant. Les yeux gris, res­tés grands dans cette face de vieillard où l’on se se­rait at­tendu à les voir dis­pa­raître, étaient comme des puits pro­fonds, pleins de mal­heur. Le pas­teur May de­vait être un homme tour­menté.

Il ne m’a pas tendu la main, pas dit un mot. Pen­dant au moins deux mi­nutes, il s’est contenté de me re­gar­der, et ça a com­mencé par me pa­ra­ly­ser.

«Bon­jour, mon­sieur le pas­teur», ai-je fini par ar­ti­cu­ler pé­ni­ble­ment.

«Bon­jour.»

D’un geste, il m’a fait signe d’en­trer. Je l’ai suivi jusque dans une chambre où il y avait beau­coup de livres, un se­cré­taire et deux fau­teuils, un de chaque côté d’une table basse. Il m’a in­di­qué dans le­quel m’as­seoir, face à la lu­mière. Il s’est assis dans l’autre et s’est croisé les jambes. Comme il ne di­sait rien, j’ai jeté un re­gard cir­cu­laire dans la pièce, et j’ai re­péré une photo de Lisa à la paroi, pe­tite fille à tresses, dont le sou­rire ré­vé­lait l’ab­sence d’une dent de de­vant. Il y en avait une deuxième un peu plus loin : le vi­lain petit ca­nard s’était trans­formé en pa­pillon, avec tutu, pointes et re­gard perdu dans le loin­tain dans une pose de dan­seuse clas­sique genre Lac des Cygnes. Ces deux pho­tos avaient une chose en com­mun : à huit ans comme à dix ou douze, Lisa était une fillette ti­mide, peut-être même ré­ser­vée, rien de com­mun avec l’ef­fron­tée dé­peinte par ceux qui l’avaient connue quelques an­nées plus tard.

May re­gar­dait droit de­vant lui et ne fai­sait pas mine de par­ler. Il fal­lait que je se­coue le co­co­tier.

«Avez-vous une idée de qui pour­rait avoir tué votre fille, mon­sieur May ?»

C’était très di­rect, sans tact aucun, et ça a fait son effet.

«De qui… ? De quel droit vous per­met­tez-vous ? Une idée… ? Ce fut un ac­ci­dent, ma­dame. Un mal­heu­reux petit gar­çon, qui ne l’a certes pas fait ex­près.»

«Vous n’êtes pas sans sa­voir que ce petit gar­çon a tou­jours fa­rou­che­ment nié.»

«Dans ce cas-là, je ne sais pas.»

«Vous n’avez ja­mais tenté de trou­ver des cou­pables de sub­sti­tu­tion ?»

«Non.»

«Vous sa­viez que votre fille n’était pas dans son état nor­mal, cet été-là, et qu’elle cou­rait après tous les hommes qui pas­saient à proxi­mité ?»

Le vi­sage de May por­tait le hâle de ceux qui passent beau­coup de temps en plein air. Cela ne l’a pas em­pê­ché de pâlir ex­ces­si­ve­ment. Je me suis de­mandé pour­quoi.

«Non. On ne m’a ja­mais rien dit.»

«Avant de par­tir pour Épesses, cet été-là, elle ne vous a pas paru étrange ?»

«Non. Elle était comme d’ha­bi­tude. Elle pas­sait tout son temps à son école de danse, vous savez, elle ne ren­trait que pour dor­mir.»

«Au fait, pour­quoi était-elle allée à Épesses ? Vous n’êtes pas parti en va­cances ?»

«Non, après la mort de ma femme je ne suis plus parti. Mais pour Lisa, c’était comme une tra­di­tion. Elle y al­lait de­puis de nom­breuses an­nées. Elle ai­mait beau­coup cet oncle et cette tante.»

«Que sa­vez-vous de ses rap­ports avec les hommes ?»

J’au­rais juré avoir vu, du coin de l’œil, ses mains se mettre à trem­bler. D’un geste élé­gant (quoi qu’il fasse, le père May se­rait tou­jours élé­gant), il les a en­fi­lées dans les poches de son pan­ta­lon.

«Ce ne sont pas des choses dont une fille dis­cute avec son père», a-t-il fini par dire d’une voix qui m’a sem­blé se faire un peu rauque.

Il était sur des char­bons ar­dents. Ce qu’il ex­pri­mait, ce n’était pas du cha­grin, c’était de l’em­bar­ras. Mais pour­quoi ?

«Vous de­viez la re­voir, avant qu’elle ne parte pour l’Amé­rique ?»

«Non. Je n’étais pas d’ac­cord avec ce dé­part. Si les Ti­bault n’avaient pas in­sisté, et n’avaient pas tout pris en charge, je ne l’au­rais pas per­mis.»

Ce n’était donc pas par manque de moyens que le pas­teur n’avait pas payé le voyage. D’ailleurs un pas­teur veuf, avec un seul en­fant à charge, au­rait pu of­frir ça à sa fille unique. Fonce, Marie.

«Pour­quoi ? Cette jeune fille était une dan­seuse née», ai-je dit.

Si elle avait hé­rité d’un corps du genre de celui de son père, je com­pre­nais même qu’elle ait pu faire sen­sa­tion.

Il a levé une main re­de­ve­nue ferme.

«Pas­sons. À quoi bon res­sas­ser des que­relles de­ve­nues sans objet ?»

«Vous sa­viez ce qu’elle fai­sait, lors­qu’elle vi­vait avec vous ? Et d’ailleurs, vous vi­viez seuls, tous les deux ?»

«Non. Nous avions une femme de mé­nage, elle ve­nait tous les jours de dix heures à quatre heures et s’oc­cu­pait de tout.»

«Vous vous sou­ve­nez de son nom ?»

«Bien sûr, elle a conti­nué à venir chez moi tant que j’ai eu une cure.»

«Je pour­rais avoir son adresse ?»

«Pour quoi faire ?»

Dieu que cet en­tre­tien était pé­nible.

«Parce que si Lisa ne s’est pas confiée à vous, qui êtes un homme, elle a peut-être parlé à cette femme. Elles étaient en bons termes ?»

«Oui, je crois. Elle s’ap­pelle MmeJu­rieux et elle ha­bite à Lau­sanne, du côté de la Pon­taise, je ne sais pas où exac­te­ment. Mais à quoi tout cela rime-t-il ?»

«Mon­sieur May, je suis à la re­cherche d’un as­sas­sin. Ce n’est même pas pour qu’il paie son crime. C’est juste pour que le petit gar­çon qu’on a ac­ca­blé alors soit li­béré du poids de cette ac­cu­sa­tion, pour qu’il puisse vivre une vie sans an­goisses. Alors je cherche une rai­son. Il n’y en a peut-être pas. Mais, même dans ce cas-là, on me paie pour que je m’en as­sure, alors je le fais.»

Il n’a rien ré­pondu. As-tu vu l’alibi de ce mec, me suis-je sou­dain sur­prise à pen­ser. Non, Marie, non. C’est vrai qu’il a l’air un peu étrange, mais c’est son père. Bon, le mo­ment était venu de lan­cer ma bombe.

«Dans les deux mois qui ont pré­cédé sa mort, est-ce que votre fille avait un petit ami ?»

«Un petit ami ? Pas que je sache. Pour­quoi ?»

«Parce qu’elle était en­ceinte. Deux mois.»

Cette fois il a pâli au point que j’ai vu sur­gir des cernes au­tour de ses yeux. Ça lui a coupé le souffle, et il lui a fallu trente bonnes se­condes avant qu’il ne ré­cu­père un filet de voix.

«Mais qu’est-ce que vous ra­con­tez ? Per­sonne n’a…»

«La po­lice ne dit ja­mais tout ce qu’elle sait. Elle garde quelques atouts dans sa manche. La gros­sesse de Lisa en était un. Cela a dû se pas­ser à Lau­sanne, avant qu’elle n’aille à Épesses. Vous êtes sûr de ne rien sa­voir ?»

Il ne me re­gar­dait plus, c’était comme s’il n’avait rien en­tendu.

«Mon Dieu, mon Dieu…», a-t-il gémi, les yeux au tapis.

«Mon­sieur May…»

«Fou­tez-moi le camp ! Se­meuse de merde !»

Il avait dressé sa haute car­casse, et j’ai un ins­tant cru que ses mains élé­gantes al­laient m’étran­gler. J’ai réussi à me dé­ga­ger de mon fau­teuil.

«Ma pe­tite fille», vo­ci­fé­rait-il main­te­nant, «vous venez salir la mé­moire de ma pe­tite fille, al­lez-vous-en.»

Il res­tait planté là, au mi­lieu de la pièce, le vi­sage ca­da­vé­rique, les yeux fous, une mèche lui était tom­bée sur le front, ses longues mains pen­daient de­vant lui. Pa­thé­tique. Et peut-être dan­ge­reux. Je ne suis pas res­tée pour vé­ri­fier, j’ai tourné les ta­lons et j’ai quitté l’ap­par­te­ment à toute vi­tesse. Je ne me suis ar­rê­tée qu’à la gare. Il y avait un train pour Lau­sanne cinq mi­nutes plus tard, dieu merci.

Lorsque j’ai grimpé dans le wagon, je suis tom­bée sur une des som­me­lières du Carl­ton qui al­lait au bou­lot. Ça m’a sou­la­gée de l’en­tendre me ra­con­ter en dé­tail la panne de sa voi­ture qui l’avait for­cée à prendre le train.

Nous étions à mi-che­min lors­qu’une idée m’est venue.

«Est-ce que par ha­sard vous avez un té­lé­phone cel­lu­laire ?»

«Bien sûr. Pas vous ?»

«Pas en ce mo­ment. Je pour­rais lan­cer un coup de fil ?»

«Évi­dem­ment.»

Elle me l’a tendu, j’ai com­posé le nu­méro de So­phie, à qui j’ai in­di­qué le nom de MmeJu­rieux et son adresse ap­proxi­ma­tive.

«Trou­vez-la, et de­man­dez-lui si je peux aller la voir dans une heure, pré­tex­tez une bonne rai­son. Je vous rap­pelle de­puis la gare de Lau­sanne.»

«Très bien. À tout à l’heure.»

Lorsque je suis ar­ri­vée à Lau­sanne, je me suis pré­ci­pi­tée dans une ca­bine. So­phie m’a ap­pris que MmeJu­rieux était chez elle ; je pou­vais y aller tout de suite. Il n’était que quatre heures. J’ai sauté dans un taxi.

MmeJu­rieux avait un vi­sage qui m’a paru fa­mi­lier, mais que je ne re­met­tais pas. Elle de­vait avoir dans les soixante-dix ans. Elle était pe­tite, bou­lotte, tran­quille, ses che­veux gris étaient ser­rés dans un chi­gnon sé­vère, et elle por­tait un ta­blier d’un autre âge. Elle était tout sou­rire.

«Je n’ai pas com­pris pour­quoi vous vou­liez me voir, ma­dame Ma­chia­velli, mais ça me fait plai­sir que vous soyez venue. Je parie que vous ne vous sou­ve­nez pas de moi.»

«Je ne suis pas sûre…»

«Au­tre­fois, j’ha­bi­tais plus bas, à la rue du Tun­nel, et votre papa s’est oc­cupé de ma dé­cla­ra­tion d’im­pôts pen­dant des an­nées. J’y com­pre­nais rien, c’est lui qui m’a tout ex­pli­qué. Je me sou­viens aussi très bien de votre maman. Vous lui res­sem­blez.»

Là, il a fallu que je m’as­soie. Pour un peu j’au­rais chialé. Ma mère était morte de­puis trente ans, et ça fai­sait une éter­nité que plus per­sonne ne m’avait parlé d’elle. MmeJu­rieux a dû sen­tir mon émo­tion. Elle a eu un petit rire.

«Je me sou­viens de vous lorsque vous ap­pre­niez à siffler. Vous de­viez avoir six ans, et pen­dant des se­maines vous avez cassé les oreilles du quar­tier. Mais, à la fin, vous êtes de­ve­nue une cham­pionne. Vous sifflez tou­jours ?»

J’ai mis deux doigts dans la bouche et j’ai lâché mon sifflement le plus stri­dent. Je ne les réus­sis pas tou­jours en dépit de mon en­traî­ne­ment pré­coce, mais ce­lui-là était très bien. As­sour­dis­sant. Nous avons ri de bon cœur.

«Bon, dites-moi ce que vous me vou­lez», a-t-elle fini par dire.

«Je vou­lais que vous me par­liez du pas­teur May et de sa fille Lisa.»

Son vi­sage s’est fait grave ; j’ai sorti mon his­toire.

«Je suis tou­jours à la re­cherche de faits sur cette Lisa», ai-je conclu.

«Et qu’est-ce que vous vou­lez que je vous dise ?»

«Les der­niers temps, est-ce qu’elle ne vous a pas paru étrange ?»

«Si. Elle n’a plus été elle-même, après sa… sa chute.»

Ah, ah. Nous y voilà.

«Par­lez-moi un peu de cette chute.»

«Je ne sais pas que vous dire. C’est ar­rivé un soir de fé­vrier. Je suis sûre de la date parce que c’était le car­na­val et j’au­rais dû aller en Va­lais le len­de­main soir. Mais, lorsque c’est ar­rivé, je n’étais pas là. Le matin, quand je suis allée tra­vailler, Lisa était au fond de son lit, en boule comme une bête bles­sée. Elle avait des bleus un peu par­tout, et elle ne par­lait pas. Elle gé­mis­sait, et elle pleu­rait.»

«Et son père ?»

«Planté au mi­lieu du cou­loir comme un pi­quet. Il ne sa­vait que faire. J’ai parlé d’ap­pe­ler le mé­de­cin, mais c’est le seul mo­ment où la pe­tite s’est se­couée. Elle me l’a in­ter­dit, elle était comme une furie.»

«Et puis ?»

«Je me suis dit que je n’irais pas en Va­lais, et je suis res­tée pour la veiller, le pas­teur de­vait aller prê­cher je ne sais où. J’ai pensé que, s’il par­tait, ça cal­me­rait la pe­tite.»

«Ça l’a cal­mée ?»

«Un peu.»

«Et vous avez vu ces bleus de près ?»

«Oui. Lors­qu’elle a fini par ava­ler le som­ni­fère que je lui avais glissé dans un verre de lait et qu’elle s’est en­dor­mie, j’ai re­gardé. Tout est pos­sible, mais pour moi elle n’était tom­bée nulle part. Quel­qu’un l’avait bat­tue.»

«Qui, d’après vous ? Son père ?»

«Vous savez, le pas­teur est un type un peu spé­cial. Mais j’ai été à son ser­vice pen­dant plus de vingt ans, j’y étais de­puis quatre ans lorsque la pe­tite est morte ; je ne l’ai ja­mais vu faire de mal à une mouche. Je crois plu­tôt que Lisa était tom­bée sur un type violent. J’ai es­sayé de sa­voir, mais elle n’a ja­mais voulu m’en par­ler.»

«D’après vous, on au­rait pu l’avoir vio­lée ?»

«J’y ai pensé. Mais c’était im­pos­sible à dire. Si j’avais été y re­gar­der de près, elle se se­rait ré­veillée.»

«Et après, que s’est-il passé ?»

«Elle a com­mencé à se ma­quiller, à sor­tir, à faire la folle. C’est tout juste si elle a réussi son bac. Avec toute sa danse, il fal­lait qu’elle se concentre, et jusque-là elle l’avait fait. Mais, à la fin, ce n’était plus ça. Son père n’avait plus au­cune au­to­rité sur elle, et j’ai sou­vent eu envie de lui flan­quer une claque. On avait l’im­pres­sion qu’elle cher­chait à s’étour­dir. Tous les pré­textes étaient bons pour être ailleurs. Ça fai­sait pitié, parce que je voyais bien qu’elle était mal­heu­reuse. Elle ne par­lait plus ni à son père ni à moi. Et comme, lui, il est pas ba­vard…»

«Par­lez-moi de ce pas­teur ? Com­ment est-il ?»

«Il pa­raît que du temps de MmeMay c’était un type assez so­ciable. Pas pré­ci­sé­ment gai, mais enfin il par­lait aux gens, il sor­tait. On dit qu’il était très amou­reux de sa femme. Moi, je ne suis ar­ri­vée chez eux qu’après sa mort. Je ne l’ai connu que ta­ci­turne, tou­jours sombre, s’en­fer­mant chez lui pen­dant des jour­nées en­tières. Mais quel pré­di­ca­teur ! Là, il était élo­quent, et les pa­rois­siens l’ai­maient beau­coup. Il ne né­gli­geait pas son tra­vail, ne croyez pas ça. Au fond, c’est seule­ment chez lui qu’il était si sombre. Avec moi, c’est tout juste s’il échan­geait trois phrases. Il ne m’a ja­mais dit ce que j’avais à faire, et j’ai vite com­pris que je n’avais pas d’ordres à at­tendre. Par­fois, j’avais l’im­pres­sion qu’il ne re­mar­quait même pas ce que je met­tais dans son as­siette.»

«Et après la mort de Lisa ?»

«Rien. En­core plus ren­fermé qu’avant. Une fois j’ai passé la nuit à la cure parce que j’avais perdu les clés de mon ap­par­te­ment. Je crois que cet homme ne de­vait pas beau­coup dor­mir. On l’en­ten­dait gémir : “ Sei­gneur par­donne-moi, Sei­gneur par­donne-moi. ” Je ne sais pas de quel péché il s’ac­cu­sait.»

Nous avons conti­nué ainsi en­core une bonne demi-heure, mais je n’ai rien ap­pris de nou­veau. Je l’ai quit­tée en pro­met­tant de re­ve­nir la voir. Quel­qu’un qui me parle de ma pe­tite maman, dont je n’ai qu’un sou­ve­nir lu­mi­neux mais flou, ce n’est pas tous les jours.

 

 

 

 

 

                  (à suivre)

 

 

«Le Sou­rire de Lisa»

a été réa­lisé par Ber­nard Cam­piche Édi­teur,

avec la col­la­bo­ra­tion de Marie Fin­ger, Ma­rie-Claude Schoen­dorff et

Da­niela Spring. Cou­ver­ture: pho­to­gra­phie de Laurent Co­chet

 

Tous droits ré­ser­vés © Ber­nard Cam­piche Édi­teur Grand-Rue 26 – CH-1350 Orbe

 

3 com­men­taires
1)
Fran­çois Cuneo
, le 03.05.2009 à 11:52

Bon, ben le voilà cet épi­sode.

Je suis vrai­ment dé­solé, j’en avais mis en ligne un cer­tain nombre, et puis je ne me suis pas rendu compte que j’étais ar­rivé au bout.

Alors pa­nique à bord (enfin j’exa­gère…) et je me dé­pêche de vous mettre le cha­pitre 11. Seule­ment voilà, comme d’hab, dans ces cas-là, les pro­blèmes s’ac­cu­mulent…

Il y a des sco­ries au ni­veau po­lice de ca­rac­tère, j’ai vu, j’ai tout es­sayé et je n’ar­rive pas à le cor­ri­ger. Et je dois par­tir pour un repas, ren­dez-vous dans un quart d’heure…

Bon, l’im­por­tant, c’est que ce soit li­sible et ça l’est.

Dé­solé pour tout!

Allez je pars.

2)
zit
, le 04.05.2009 à 09:50

Ex­cuses ac­cep­tées, mais c’était li­mite !

z (du mo­ment qu’on a notre M M heb­do­ma­daire, je ré­pêêêêêêêêête : ça se corse, d’ailleurs…)

3)
Mo­dane
, le 04.05.2009 à 22:23

Et puis, ce qu’il y a de bien, c’est qu’on peut aussi le lire le Lundi!…