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Le sou­rire de Lisa, une en­quête de Marie Ma­chia­velli (5)

 

 

Le Sou­rire de Lisa

Une en­quête de Marie Ma­chia­velli

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Cha­pitres pré­cé­dents:

 

Les cha­pitres pré­cé­dents d’un roman po­li­cier sont trop dif­fi­ciles à ré­su­mer. Nous y ren­voyons le lec­teur: le feuille­ton pa­raît le di­manche et peut être consulté en ligne.


 

V

 

 

V Je m’étais de­mandé com­ment j’abor­de­rais Jean-Marc Léon : le ha­sard m’a épar­gné les ma­nœuvres. Je l’ai ren­con­tré au kiosque où nous ache­tions tous les deux notre jour­nal et je lui ai pro­posé un café. Nous sommes allés chez Bra­chard, un tea-room dan­ge­reux pour qui­conque veut pré­ser­ver sa ligne.

«Je suis très contente de vous voir, Léon. De­puis que vous avez dé­mé­nagé, il est de­venu pra­ti­que­ment in­utile d’es­pé­rer qu’on vous croi­sera. Je marque la ren­contre d’au­jour­d’hui d’une pierre blanche.»

Au­tre­fois, la po­lice can­to­nale était à la Cité. Mais de­puis deux ou trois ans, elle a subi le même sort que l’Uni­ver­sité (qui fut éga­le­ment à la Cité entre la nuit des temps et les an­nées quatre-vingt). Au­jour­d’hui, en cette époque ré­so­lu­ment mo­derne, elles sont toutes les deux en ban­lieue, aussi loin que pos­sible du cœur de Lau­sanne. Lorsque les flics ont dé­mé­nagé, j’ai éprouvé une cer­taine pitié pour le pauvre Léon et ses col­lègues : je me sou­ve­nais assez bien des affres que nous avions éprou­vées, nous, la gé­né­ra­tion dont les études s’étaient pas­sées à che­val sur le chan­ge­ment d’adresse. Lorsque nous avions quitté le centre, j’avais eu l’im­pres­sion de me re­trou­ver quelque part du côté de la Lune, en zone ra­ré­fiée. Pour com­pen­ser, nous nous bour­rions de pâ­tis­se­ries dans une ca­fé­té­ria glauque et sans doute beau­coup plus hy­gié­nique que le sym­pa­thique Bar de la Fa­culté des lettres où nous, étu­diants en droit, al­lions boire nos cafés ma­ti­naux – il était à dix mètres de nos aulas. Il était tenu par deux dames qui fai­saient en­core à la mai­son une par­tie des pâ­tis­se­ries que nous in­gur­gi­tions, vous voyez à quel point elles étaient ré­tro­grades.

Enfin, au­tant ou­blier le passé. Je re­viens à Léon, assis en face de moi chez Bra­chard, l’air go­gue­nard.

«Pour que vous soyez contente de me voir, Ma­chia­velli, il faut que vous ayez quelque chose à me de­man­der.»

«Évi­dem­ment, sinon où se­rait le plai­sir ?»

Nous avons gloussé en chœur et, la som­me­lière étant ar­ri­vée sur ces en­tre­faites, nous avons passé notre com­mande.

Un si­lence, puis Léon a sorti :

«C’est parce que vous vous in­té­res­sez à ma santé, que vous vou­liez me voir ?»

La som­me­lière est venue nous ap­por­ter à boire.

«Jus­te­ment. Je vou­lais vous pro­po­ser un peu d’exer­cice», ai-je re­pris une fois que nous avons été ser­vis.

«Du jog­ging ?»

Léon était sé­rieux comme un pape, mais ses yeux riaient. Nous avions ré­cem­ment tra­vaillé en­semble en fai­sant du jog­ging, mais j’étais da­van­tage une adepte de la course à pied que lui.

«Si on veut. J’ai­me­rais que vous jog­giez un peu dans les cor­ri­dors de vos ar­chives. Que gar­dez-vous d’un cas pour le­quel il y a eu une sen­tence qui ne sa­tis­fai­sait per­sonne ?»

«Tout ce qui a passé chez nous. Rien de ce que le juge a fait de son côté. À la fin, on re­çoit la sen­tence, on est par­fois étonné en la li­sant ; mais ce n’est pas notre af­faire. On la met dans le dos­sier et on classe.»

«Bois­sel­lier, ça vous dit quelque chose ? Ou May, ça dé­pend de quel point de vue vos col­lègues ont consi­déré la chose. Bois­sel­lier, c’était le soup­çonné, May, la vic­time.»

Je lui ai ra­conté le cas en quelques phrases. Rien n’a dé­ridé le pli qui avait barré son front dès que j’avais pro­noncé le mot «ar­chives».

«Vingt ans», a-t-il fini par dire, «c’est long. Je vais voir. Je vous rap­pelle si je trouve quelque chose. Mais, pour que vous consul­tiez le dos­sier, il faut une de­mande of­fi­cielle…»

«Allez, Léon, ne faites pas votre com­pli­qué. Je veux juste jeter un coup d’œil. His­toire de ras­su­rer un grand da­dais amou­reux. Je n’ai pas l’in­ten­tion d’al­ler au tri­bu­nal avec. Si quelque chose de­vait chan­ger, l’avo­cat d’Yves Bois­sel­lier fe­rait toutes les de­mandes of­fi­cielles dont vous pour­riez avoir be­soin.»

Il a avalé quelques gor­gées en me re­gar­dant par-des­sus le bord de sa tasse. Et il a fini par bou­gon­ner :

«Ça va. Je vous ap­pelle d’ici une heure ou deux.»

Je me suis pré­ci­pi­tée au bu­reau, j’ai salué So­phie d’un signe de la main, d’un bon­jour hâtif et, sans prendre la peine de faire avec elle ce que dans de grands bu­reaux on ap­pelle le brie­fing du matin (notre tra­di­tion­nelle tasse de thé, en fait), j’ai ap­pelé Pierre-Fran­çois, mon avo­cat.

Je pour­rais presque dire que Pierre-Fran­çois est un par­te­naire à temps par­tiel de l’agence Ma­chia­velli. Pour lui, je suis une cliente assez bi­zarre, mais cela ne l’émeut pas. Sa mère était fo­raine, et il a gardé d’elle un goût pour l’in­so­lite. In­so­lite pour un avo­cat, du moins. Qu’il aille tenir la caisse sur les champs de foire lorsque son oncle ar­rive dans les pa­rages avec autos tam­pon­neuses, grand huit et grande roue, passe en­core – c’est son oncle, après tout, et il gère une par­tie de ce qui a au­tre­fois ap­par­tenu à la dé­funte mère de Pierre-Fran­çois. Mais il est tout aussi as­sidu dans les bars et les ca­ba­rets, et il ne dé­daigne pas de dan­ser en tra­vesti, il porte très bien la robe longue, et lors­qu’il a coiffé une per­ruque opu­lente par-des­sus un sa­vant ma­quillage, on a peine à de­vi­ner l’homme de loi qui se cache là-des­sous.

Tout cela ne di­mi­nue en rien son ef­fi­ca­cité d’avo­cat, et les juges qui font l’er­reur de le sous-es­ti­mer en sont le plus sou­vent pour leurs frais.

En dépit du fait qu’il ne se couche guère avant trois ou quatre heures du matin, Pierre-Fran­çois est gé­né­ra­le­ment à son étude aux au­rores. C’est même le seul mo­ment où on est à peu près sûr de le trou­ver.

J’ai une fois de plus ra­conté l’his­toire d’Yves. Je com­men­çais à com­prendre ce que mon nou­veau client m’avait dit : qu’une his­toire qu’on ré­pète en­core et en­core perd de sa réa­lité.

«Tu vois», ai-je conclu, «il se pour­rait qu’il faille un avo­cat dans l’af­faire.»

«Dis à M. Bois­sel­lier de m’ap­pe­ler. En­suite, j’irai voir mon confrère Che­val­ley, avec toi si tu veux.»

«En­tendu. J’ap­pelle Bois­sel­lier. Le pro­blème, c’est que je ne suis pas sûre que tu fasses l’af­faire.»

«Pour­quoi pas ?»

«Parce que Jac­que­line est ta cou­sine et que…»

«Ar­rête ton char, Marie. J’ai en­tendu par­ler de tout ça dix fois, plus ou moins va­gue­ment. Ce qui fait que j’ai eu l’oc­ca­sion de m’aper­ce­voir que ma tante est tout ce qu’il y a de plus scep­tique sur la culpa­bi­lité du petit Bois­sel­lier. C’est son mari qui y tient.»

«Tu connais­sais Lisa ?»

«Non. À l’époque, j’avais juste en­tendu dire qu’elle avait l’étoffe d’une dan­seuse. Par la suite, j’ai fait la connais­sance de son oncle, le mari de ma tante. Et, si tu veux le sa­voir, je n’aime pas outre me­sure ce mari-là, il a trop de cer­ti­tudes, dans la vie. Je m’oc­cupe très vo­lon­tiers de ton jeune homme, au contraire, pour au­tant qu’il m’ac­cepte.»

«Bon. Tu feras mieux l’af­faire que Che­val­ley, pro­ba­ble­ment, qui était l’avo­cat de ses pa­rents, et qui me fait, comme ça à pre­mière vue, l’ef­fet de quel­qu’un qui n’a pas pris la dé­fense de l’en­fant avec toute l’éner­gie vou­lue.»

Un coup de fil à Bâle, et l’af­faire a été ré­glée. Yves Bois­sel­lier était re­con­nais­sant qu’on lui pro­pose un avo­cat, n’im­porte le­quel pourvu qu’il ne croie pas d’em­blée à sa culpa­bi­lité. Les liens de pa­renté de Pierre-Fran­çois lui étaient in­dif­fé­rents. Comme je l’avais de­viné, il ne vou­lait pas de Che­val­ley.

J’al­lais me re­mettre à peau­fi­ner mon rap­port sur l’ÉPO lorsque Léon a ap­pelé.

«Un beau nid de guêpes, cette af­faire Bois­sel­lier», a-t-il dit en guise de bon­jour.

«Ah ! Vous l’avez re­trou­vée…»

«Oui. L’ins­pec­teur qui s’en est oc­cupé, et dont je tai­rai cha­ri­ta­ble­ment le nom, est mort. Mais le dos­sier est tou­jours là, bien en­tendu. Per­sonne ne s’est avisé d’exa­mi­ner la chose de plus près. Cela semble même avoir scan­da­lisé un de mes col­lègues. Pro­ba­ble­ment en le clas­sant il a noté : “ Quel gâ­chis, ce dos­sier ! ” Des points d’ex­cla­ma­tion à la pelle. Et pas de si­gna­ture. Un type clair­voyant, mais pru­dent.»

«Votre ins­pec­teur, dont j’ai déjà pensé deux ou trois fois de­puis deux jours qu’il ne s’était pas foulé, n’avait pas la cote.»

«Non, jus­te­ment. Mais le cou­ra­geux qui a mar­qué ainsi sa désap­pro­ba­tion de l’ins­pec­teur X, ap­pe­lons-le comme ça, ne s’est pas mouillé. D’ailleurs, je parie que plus per­sonne n’a ou­vert cette caisse de­puis au moins quinze ans.»

«Caisse ? Il y a une caisse ?»

«Oui, fi­gu­rez-vous, avec le fusil, un ap­pa­reil-photo, des pa­piers à n’en plus finir, la robe que por­tait la vic­time, ses chaus­sures, son sac, des en­ve­loppes dont je n’ai pas en­core étu­dié le contenu…»

«Oh, Léon, je veux voir ! Mon­trez-moi ces trucs, ça aide tou­jours. Moi, je vous amè­ne­rai sur les lieux du crime, et je vous don­ne­rai tous les dé­tails.»

«Ad­met­tons. Re­mar­quez que j’ai déjà tous les dé­tails.»

«Pas ceux qu’Yves Bois­sel­lier peut vous don­ner main­te­nant qu’il est adulte.»

«C’est vrai. Mais je ne peux pas dire que je fasse une confiance illi­mi­tée à sa mé­moire. En vingt ans, on a beau­coup de temps pour se fa­bri­quer de faux sou­ve­nirs.»

«Bon, on ne va pas po­lé­mi­quer. Je peux venir ?»

«Oui, venez en début d’après-midi, j’ai une séance à quatre heures, un té­lé­phone à faire à deux heures, et entre les deux choses j’ai un trou dans mon em­ploi du temps. Je me dis tou­jours que je pro­fi­te­rai de ces trous pour ran­ger mon bu­reau, et puis je n’en fais rien. Mais enfin, venez.»

«Merci, Léon, je serai là.»

Et je me suis re­plon­gée dans ma prose.

J’ai fait le voyage jus­qu’en ban­lieue après le dé­jeu­ner. Je suis en­trée dans un cube sans âme, mo­derne à sou­hait, et un quart d’heure après j’étais face à ce que Léon avait ap­pelé une caisse, un grand car­ton long et étroit, dans le­quel il y avait de ces sa­chets trans­pa­rents qu’em­ploient les po­li­ciers pour les pièces à convic­tion et, cou­ché sur le flanc, un fusil de chasse.

«Je n’en ai ab­so­lu­ment pas le droit, mais j’ai fait pour vous des pho­to­co­pies du dos­sier, que je ne vous ai bien en­tendu pas don­nées», a dit Léon en me ten­dant un pa­quet de pa­pe­rasses. «Mais je sou­ligne que ce n’est pas com­plet. Il manque les traces de toutes les dé­marches faites par le juge d’ins­truc­tion, puis par le juge des mi­neurs au­quel il a sans aucun doute re­filé la pa­tate chaude.»

«Per­sonne ne m’a rien donné», ai-je dit en fai­sant dis­pa­raître les pa­piers dans mon vaste sac.

Dé­ci­dé­ment, en ce mo­ment, la Sû­reté vau­doise m’avait à la bonne.

Nous en sommes res­tés là, et j’ai com­mencé à four­ra­ger dans la caisse. Il n’y avait rien d’in­at­tendu sauf l’ap­pa­reil-photo, un petit 24 x 36 bon mar­ché.

«C’est quoi, ça ?»

«C’est l’ap­pa­reil-photo du gar­çon.»

«Et qu’est-ce qu’il y avait, de­dans ?»

«Un film, Ma­chia­velli, que vou­lez-vous qu’il y ait eu ?»

«Oui, d’ac­cord. Mais sur le film ?»

«Qua­torze pho­tos de petit gar­çon. Des pay­sages. Ses pa­rents, ses amis. Un chat. Et deux pho­tos de la vic­time. Une floue d’abord, puis une nette.»

«Deux pho­tos de la vic­time ? Vous êtes sûr ?»

«Je sens ce que vous allez me dire : ça ne cadre pas avec les ré­cits de l’en­fant. Mais, sur l’ap­pa­reil-photo aussi, il n’y a que ses em­preintes à lui.»

«Dites, Léon…»

«Mac, je le pense au­tant que vous : cet ap­pa­reil-photo, dont aucun jour­nal n’a ja­mais parlé, est une preuve que quel­qu’un d’autre a vu cette jeune femme après le petit, le­quel est parti en ou­bliant son ap­pa­reil, et que ce quel­qu’un a fait deux pho­tos. Pour mon col­lègue, cela prou­vait tout sim­ple­ment que le gosse avait menti. Tout ce dos­sier pue les pré­ju­gés. Mais je doute que même les deux fins li­miers que nous sommes ar­rivent à trou­ver un as­sas­sin vingt ans plus tard.»

J’al­lais dire qu’on pou­vait au moins ten­ter, et j’étais sou­la­gée qu’il parle de «nous», mais il ne m’en a pas laissé le temps.

«Lors­qu’on n’est pas sur un cas par­ti­cu­lier, il ar­rive que l’un ou l’autre d’entre nous em­poigne un vieux dos­sier, pour gar­der la main. En re­pre­nant cer­taines af­faires d’un œil frais, on se de­mande par­fois com­ment ceux qui nous ont pré­cé­dés ont pu man­quer des choses qui nous sautent à la fi­gure. Ça semble in­croyable. Mais je crois que, hors contexte, on n’a plus la pres­sion, on ne subit plus le phé­no­mène de masse qui nous semble, après coup, avoir aveu­glé les pro­ta­go­nistes di­rects. Lors­qu’on est pris dans une am­biance, même si l’on n’est pas vieux et fa­ti­gué comme l’était mon col­lègue, il faut beau­coup d’éner­gie pour pen­ser par soi-même, sur­tout si on va à contre-cou­rant.»

«Bon­jour les er­reurs ju­di­ciaires.»

«Ne soyez pas in­so­lente, Mac. Bon, je vais gar­der ce dos­sier sur mon bu­reau. Mais je n’ai pas vrai­ment de temps à lui consa­crer, je vous lais­se­rai faire au­tant que pos­sible.»

Je n’en re­ve­nais pas. Au point où on en était, j’ai poussé l’avan­tage.

«Les pho­tos, elles sont là aussi ?»

Il a fouillé dans un des re­coins.

«Voilà. Pho­tos et né­ga­tifs.»

«Alors prê­tez-les moi.»

«Je ne… Bon, pre­nez-les. Je donne les né­ga­tifs au labo pour en faire tirer une autre série. Yves Bois­sel­lier peut d’ailleurs ré­cla­mer son ap­pa­reil, s’il veut. Je ne com­prends pas qu’il soit en­core là. Le fusil, bon. Mais un jouet, on au­rait dû le res­ti­tuer il y a long­temps.»

Je suis par­tie avec mon pré­cieux butin. Il y a un bus toutes les Saint-Glin­glin, pour re­des­cendre en ville, mais bien en­tendu il ve­nait de pas­ser. J’ai de­mandé qu’on me com­mande un taxi. Pour une po­lice de proxi­mité, on pou­vait tou­jours cou­rir. Ou pour mieux dire rou­ler.

Dans le taxi, j’ai sorti les pho­tos : elles avaient été agran­dies au for­mat A4. J’ai re­connu le pay­sage, le vil­lage avec la place et sa fon­taine, les im­man­quables en­fants au­tour, les vignes, une vue d’en­semble de la mai­son que louaient les Bois­sel­lier, avec ses deux portes d’ac­cès. Il y avait une photo avec les pa­rents Bois­sel­lier sur le pas de leur porte (fa­ciles à re­pé­rer parce que Yves était le por­trait cra­ché de son père, bien qu’il eût aussi quelque chose de sa très jolie maman), et une autre dans l’en­ca­dre­ment de l’autre porte, avec un homme carré, début qua­ran­taine, le re­gard in­tense et ar­ro­gant, un bras pro­tec­teur en­tou­rant la taille d’une femme d’une tren­taine d’an­nées, genre fatal, avec des che­veux et des yeux noirs. J’en ai dé­duit qu’il s’agis­sait du peintre et de sa femme. Ils fixaient tous deux l’ob­jec­tif d’un air par­ti­cu­liè­re­ment sé­rieux. Com­ment Yves avait-il dit qu’elle s’ap­pe­lait ? Sa beauté de­vait avoir ému même le petit gar­çon qu’il avait été, puis­qu’il se sou­ve­nait d’elle nom­mé­ment, alors que le nom de fa­mille du peintre lui échap­pait.

Et, enfin, les deux der­nières pho­tos, les plus sen­sa­tion­nelles au fond, mon­traient la vic­time, pho­to­gra­phiée, si cela se trou­vait, quelques mi­nutes avant sa mort. C’étaient en tout cas les deux der­niers né­ga­tifs ex­po­sés de la pel­li­cule. Une des pho­tos était floue, l’autre nette. Pas de doute sur le lieu : le coin de la villa fer­mée était par­fai­te­ment iden­ti­fiable. Lisa May res­sem­blait va­gue­ment à sa cou­sine Jac­que­line. Elle fai­sait pen­ser à Eli­za­beth Tay­lor à dix-huit ans, on de­vi­nait au-delà du noir et blanc que ses yeux avaient dû être gris. Ses che­veux étaient fon­cés, longs, ils fai­saient une tor­sade sur son épaule gauche. Elle por­tait une robe claire, à car­reaux, jupe ample et haut très serré sur le corps, avec un dé­col­leté en pointe (j’avais vu la robe peu au­pa­ra­vant mais, sans ce jeune corps à la poi­trine agres­sive, ce n’était qu’un chif­fon sans in­té­rêt). Lisa May fai­sait un peu an­nées cin­quante. C’était char­mant et très sé­dui­sant.

Sé­dui­sant, jus­te­ment.

Pas une se­conde je ne pou­vais croire qu’un tel sou­rire fût adressé à un en­fant : c’était le sou­rire d’une femme qui en­sor­celle un homme. Il n’avait été dit par per­sonne que Lisa fût une ama­trice de pe­tits gar­çons. Selon le récit d’Yves, elle avait au contraire été très ma­ter­nelle avec lui. Dix ans de moins à qua­rante ans, ça ne se re­marque plus. À vingt ans, une femme n’est pas dans le même monde qu’un môme de dix ans.

J’ai re­pris les pho­tos une à une. Plus ou moins ha­biles, mais toutes nettes, faites avec soin. La photo floue de Lisa était une ex­cep­tion. C’est qu’elle a été faite par quel­qu’un qui ne connais­sait pas en­core cet ap­pa­reil, m’a soufflé une voix in­té­rieure.

«Voilà, ma pe­tite dame, on est ar­ri­vés», a dit le chauf­feur, sans doute pour la deuxième ou la troi­sième fois.

J’étais si ab­sor­bée par ces pho­tos que j’en avais ou­blié que j’étais dans un taxi.

J’ai payé et grimpé les­te­ment les trois étages.

«Alors ?» a de­mandé So­phie presque avant que j’aie fini d’en­trer.

«Dites-moi ce que vous pen­sez de cette photo», ai-je ré­pondu en lui ten­dant la photo nette de Lisa.

So­phie est venue me la prendre des mains et est re­tour­née s’as­seoir. Je suis en­trée dans mon propre bu­reau, j’ai posé le tas de pho­to­co­pies et les autres pho­tos sur mon bu­reau déjà très en­com­bré.

Il a bien fallu dix mi­nutes pour que So­phie pousse la porte entre nos deux pièces.

«Une sé­duc­trice», a-t-elle dit.

«Je vou­lais vous l’en­tendre dire. C’est une photo de Lisa May, prise avec l’ap­pa­reil qu’Yves Bois­sel­lier avait ou­blié sur les lieux. Je ne peux pas croire qu’elle pose pour un gar­çon­net de neuf ans.»

«L’as­sas­sin, alors ?»

«Ça me semble évident. Mais il pa­raît qu’il n’y avait pas d’autres em­preintes que celles de l’en­fant sur le boî­tier, alors… Un sou­rire comme ce­lui-là ex­clut aussi que l’as­sas­sin soit une femme, à mon avis. Je vais lire tous ces pa­piers, on verra après.»

J’ai tout de même ap­pelé Yves, qui était tou­jours à son musée.

«Dites-moi, vous ne m’aviez pas parlé de votre ap­pa­reil-photo.»

«Mon ap­pa­reil-photo ?»

Son ton était à la sur­prise.

«Oui, vous aviez un ap­pa­reil-photo avec vous. Un petit ap­pa­reil 24 x 36 que vous n’avez ja­mais ré­clamé à la po­lice, et avec le­quel vous avez pho­to­gra­phié Lisa May.»

Un long si­lence à l’autre bout du fil.

«At­ten­dez…», a-t-il fini par ar­ti­cu­ler, pé­ni­ble­ment. «Un étui en cuir brun, assez plat ? Ja­po­nais ? Non, je dois confondre avec un ap­pa­reil que j’ai eu plus tard… At­ten­dez, at­ten­dez, la cour­roie cas­sée ?»

Nous y étions.

«Oui.»

«Et je… ?»

«Vous l’avez ou­blié sur le lieu du crime, il est tou­jours avec les pièces à convic­tion.»

«Vous l’avez vu ?»

«J’ai même les pho­tos que vous avez prises. Sur­tout celles de Lisa May faites ce jour-là.»

«Moi ? Je ne me vois pas pho­to­gra­phiant. J’ai eu une pé­riode très photo, qui a com­mencé tôt et qui a duré long­temps. J’avais com­plè­te­ment ou­blié que j’avais un ap­pa­reil ce jour-là.»

«Vous avez même pris deux pho­tos de la vic­time, avant de vous tirer et de l’ou­blier.»

«Alors, là, vous faites fausse route, je vous as­sure. Je n’ai rien pris du tout, de ça je suis sûr. Dès qu’elle m’a vu, la nana m’a en­gueulé comme du pois­son pourri. J’ai pas même eu le temps de faire ouf qu’elle me chas­sait. Si vous dites que j’avais mon ap­pa­reil, je suis prêt à vous croire, mais si je ne m’en sou­viens pas, c’est que je ne m’en suis pas servi. Je vous jure que je n’ai ja­mais pho­to­gra­phié Lisa May. Je n’au­rais pas ou­blié.»

«Le juge ne vous a pas cru, il y a vingt ans.»

«Peut-être. Mais je vous le ré­pète : je n’ai ja­mais pho­to­gra­phié cette femme. De cela je suis cer­tain.»

Nous en sommes res­tés là. Je n’étais pas pré­ci­sé­ment tran­quille. Et s’il l’avait pho­to­gra­phiée ? S’il avait blo­qué le sou­ve­nir des pho­tos, puis­qu’il avait ou­blié l’ap­pa­reil ? Il au­rait aussi pu tirer un coup de fusil ac­ci­den­tel…

Non. Non et non, Marie. Il faut croire en ses clients, sinon on ne fait pas du bon tra­vail. Et puis, vrai­ment, l’ex­pres­sion de Lisa n’était pas de celles qui s’adressent à un gamin.

Le mo­ment était venu de sa­voir qui était cette Lisa May. Il fal­lait que je cherche des gens qui l’avaient connue. En at­ten­dant, j’ai sorti de mon sac la copie du dos­sier des flics et je me suis mise à lire. Je gla­ne­rais peut-être déjà quelques ren­sei­gne­ments sur elle.

On avait in­ter­rogé la moi­tié du vil­lage, les gens avaient donné leur em­ploi du temps. Per­sonne n’avait rien vu, rien en­tendu. Toutes les vé­ri­fi­ca­tions avaient été faites par un ser­gent Ma­gnin. Il avait contrôlé les al­lées et ve­nues des pa­rents Bois­sel­lier, du peintre qui par­ta­geait la même mai­son (il s’ap­pe­lait Denis Mer­teau), des pa­rents de Jac­que­line Ti­bault. Il était vi­si­ble­ment parti du prin­cipe que les pre­miers sus­pects étaient les proches, aux­quels il avait ajouté le peintre parce qu’il vi­vait sous le même toit que le pré­sumé cou­pable. La plu­part de ces gens n’avaient pas d’alibi pour le mo­ment du crime. Le père d’Yves était sur la route, tout seul dans sa voi­ture, il ren­trait de Lau­sanne. Sa mère était à la mai­son et fai­sait la cui­sine. Seule éga­le­ment. Le père de Jac­que­line, l’en­core jeune doc­teur Ti­bault, était à l’hô­pi­tal. Sa femme était chez elle, sur la place d’Épesses. On l’avait vue, sans que per­sonne n’ait pré­cisé quand.

Yves était sur la place du vil­lage avec des di­zaines d’autres en­fants, mais comme le mo­ment de la mort n’avait pas pu être dé­ter­miné à la mi­nute près, on sup­po­sait qu’il avait tué Lisa puis qu’il était des­cendu au vil­lage au pas de course. Tout ar­rive, bien sûr. Mais j’avais de la peine à y croire de la part d’un gamin de neuf ans. Même s’il avait tout ou­blié, il au­rait été en état de choc. D’autres avaient ap­pa­rem­ment eu les mêmes dif­fi­cul­tés que moi.

Le peintre était dans son ate­lier, seul aussi. Mais il était dans la même mai­son que les Bois­sel­lier, et il avait en­tendu les bruits de cas­se­roles que fai­sait Mme Bois­sel­lier. Es­ther Mer­teau, sa femme, était à Lau­sanne chez une amie, qui avait confirmé.

J’ai constaté en li­sant qu’on avait pensé à un rô­deur. Mais rien ne man­quait dans le sac de la vic­time et, à Épesses, tout le monde pen­chait pour quel­qu’un qu’elle au­rait connu.

Rien que de très at­tendu.

La seule chose qui m’a fait sur­sau­ter, c’est le rap­port sur les em­preintes di­gi­tales.

Sur l’ap­pa­reil-photo, il n’y avait que les em­preintes d’Yves comme on me l’avait dit, sur le fusil celles d’Yves et de Lisa. Mais ces em­preintes étaient sur l’ap­pa­reil lui-même et non sur l’étui. Elles étaient sur le canon du fusil, sur la cu­lasse, mais non sur la crosse. Sur la par­tie de la crosse la plus proche du canon, il y avait bien une em­preinte d’Yves. Mais, sur le reste de la crosse et sur l’étui de l’ap­pa­reil, il n’y avait pas d’em­preintes du tout. L’ins­pec­teur X (comme Léon, je tai­rai cha­ri­ta­ble­ment son nom) n’en avait tiré au­cune conclu­sion, et Me Che­val­ley non plus, sem­blait-il. Ou avaient-ils ima­giné qu’un gamin en état de choc au­rait eu la pré­sence d’es­prit de les ef­fa­cer ? Et le juge, qu’avait-il pensé ? Pour moi, ce dé­tail ba­layait les der­niers doutes. Il y avait eu un deuxième lar­ron, qui avait ha­bi­le­ment ef­facé ses em­preintes et en avait laissé suf­fi­sam­ment pour ac­cu­ser l’en­fant, le sa­laud !

Pour l’ins­tant, j’al­lais gar­der ce dé­tail pour moi. Mais, même à vingt ans de dis­tance, cela va­lait la peine de re­vé­ri­fier les ali­bis. Ils al­laient tous faire la gueule, mais tant pis.

J’ai ap­pelé Da­niel Girot.

«Dis-moi, il faut que je parle aux pa­rents de Jac­que­line, mais sé­pa­ré­ment, et au­tant que pos­sible de façon suf­fi­sam­ment rap­pro­chée pour qu’ils n’aient pas le temps de se consul­ter.»

«Ce ne sont pas eux que tu soup­çonnes, tout de même ?»

«Non. Je veux seule­ment qu’ils ne puissent pas influen­cer mu­tuel­le­ment leurs sou­ve­nirs. Je vais faire de même avec les pa­rents Bois­sel­lier, et avec le peintre et sa femme.»

«Le peintre et sa femme de l’époque ont di­vorcé de­puis long­temps.»

«Ah, ah ! Et tu sais où ils sont ?»

«Non. Mais j’ai lu une fois dans un jour­nal qu’il ex­po­sait à la Ga­le­rie Jonas Cohn, de Bâle. Si c’est un de leurs peintres, ils le sau­ront. Et une fois que tu l’au­ras trouvé, il saura peut-être où est son ex-femme. Si tu as be­soin d’un coup de main… ?»

«Pas pour l’ins­tant, mais je ne t’ou­blie pas.»

«Pour re­ve­nir aux Ti­bault, tu vas pou­voir par­ler à ma tante Éli­sa­beth, la sœur de mon père. Mais, avec son mari, c’est dif­fi­cile. Chaque fois que quel­qu’un a es­sayé de re­ve­nir sur les évé­ne­ments, il a fait une crise.»

«Ce n’est pas qu’il se sen­ti­rait cou­pable de quelque chose, peut-être ?»

«Non, mais c’est un hy­per­sen­sible, d’après ma tante. Cette Lisa était la fille de sa sœur bien-ai­mée, et ce­tera, et ce­tera.»

«Tu n’aimes pas ce mec.»

«Qu’est-ce que tu veux, on ne peut pas aimer tout le monde.»

Connais­sant Da­niel, mieux va­lait en res­ter là.

«Tu as une idée de qui elle était, Lisa May ?»

«Non. J’ai dû la voir, mais je ne lui ai pas prêté at­ten­tion. Je n’ai en­tendu par­ler d’elle que de­puis sa mort, et c’était dans le style de l’ha­gio­gra­phie plus qu’autre chose. Elle était parée de toutes les ver­tus, si tu vois ce que je veux dire.»

«Oui, je vois. Que fai­sait-elle, dans la vie ?»

«De la danse clas­sique. Et, là, je suis prêt à croire ceux qui disent qu’elle était ex­tra­or­di­naire, parce qu’elle avait gagné un pre­mier prix à Lau­sanne, un autre à Paris ; et elle ve­nait d’être ac­cep­tée comme sta­giaire au New York City Bal­let. Les rares fois où mon oncle parle d’elle, il ne se fait ja­mais faute de dire qu’il lui avait déjà acheté son billet d’avion et qu’elle de­vait par­tir quelques jours plus tard. J’ai ap­pris de­puis que, à ce bal­let, ils n’ac­ceptent pas n’im­porte qui.»

«Mais à part ça ?»

«À part ça, rien, ma­dame la mar­quise.»

«Je vois. Bon, tu me pro­cures une en­tre­vue avec ta tante et tu re­tiens ton oncle pen­dant ce temps ?»

«Fa­cile. On va in­vi­ter Betty, je veux dire tante Éli­sa­beth, à dîner à la rou­lotte, dans ces cas-là son mari ne vient ja­mais. Trente ans après avoir épousé une fo­raine, il a en­core hor­reur des “ car­rou­sels ” comme il dit, je ne sais pas si tu vois… Toi, tu t’amènes au café, on aura pré­paré le ter­rain.»

«Et si tu trouves quel­qu’un qui connais­sait Lisa May, je ne t’in­ter­dis pas de lui poser des ques­tions.»

«Je vais cher­cher, tu peux comp­ter sur moi.»

Sans la force de la tra­di­tion fo­raine, Da­niel au­rait été dé­tec­tive, pu­blic ou privé, et quand je lui donne quelque chose à faire, il est tou­jours aux anges. Et puis, là, il œu­vrait pour sa propre pa­roisse.

Une heure plus tard, il me fai­sait sa­voir que tout était ar­rangé pour le soir même. On n’avait pas dit à la tante Betty pour­quoi elle était in­vi­tée.

En at­ten­dant l’heure du train, avec l’en­thou­siasme qu’on ima­gine, je me suis re­mise à fi­gno­ler le rap­port sur la phar­ma­cie, qui ne me sa­tis­fai­sait tou­jours pas. Dé­ci­dé­ment, le do­page n’était pas mon do­maine – et il ne m’in­té­res­sait pas suf­fi­sam­ment pour que je me l’ap­pro­prie.

 

(à suivre)

 

«Le Sou­rire de Lisa» a été réa­lisé par Ber­nard Cam­piche Édi­teur, avec la col­la­bo­ra­tion de Marie Fin­ger, Ma­rie-Claude Schoen­dorff et Da­niela Spring. Cou­ver­ture: pho­to­gra­phie de Laurent Co­chet

Tous droits ré­ser­vés © Ber­nard Cam­piche Édi­teur Grand-Rue 26 – CH-1350 Orbe

Un com­men­taire
1)
Mé­dard
, le 22.03.2009 à 15:12

Cap­ti­vant ! J’at­tends la suite… ;-)