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D’Or et d’ou­blis, cha­pitre 4

 

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Cha­pitre pré­cé­dent: Les cha­pitres pré­cé­dents d’un roman po­li­cier sont trop dif­fi­ciles à ré­su­mer. Nous y ren­voyons le lec­teur: le feuille­ton pa­raît le di­manche et peut être consulté en ligne.

 

 

 

IV

 

 

 

 

 

J e m’étais mo­quée de Pierre-Fran­çois, mais au fond j’étais aussi étran­gère à Ge­nève que lui – que la plu­part des Vau­dois. Je de­vais avoir avalé le pré­jugé ré­gio­nal sans m’en rendre compte, avec le très vau­dois lait ma­ter­nel: Ge­nève, c’est l’étran­ger. Dans cette opu­lente cam­pagne ge­ne­voise, les yeux de mon es­prit se re­mé­mo­raient Vol­taire, Ma­dame de Staël, bref les lieux com­muns du tou­riste. Et je re­pen­sais à ce qu’avait écrit le Ge­ne­vois Ni­co­las Bou­vier, grand voya­geur de­vant l’éter­nel, à pro­pos de Ramuz le Vau­dois: «Il était trop proche, dans ce voi­si­nage de chiens de faïence fait d’in­com­pré­hen­sion et de per­si­flage mu­tuels qui, dans les pre­mières an­nées de l’après-guerre, op­po­sait deux can­tons et deux men­ta­li­tés qui m’ap­pa­raissent au­jour­d’hui comme heu­reu­se­ment com­plé­men­taires.» Ni­co­las Bou­vier était op­ti­miste, en écri­vant cela. Il reste, même at­té­nué, quelque chose du «voi­si­nage de chiens de faïence», en dépit des pro­jets d’uni­fi­ca­tion des deux can­tons (deux États sou­ve­rains) qui se font ré­gu­liè­re­ment jour. L’in­cons­cient col­lec­tif se sou­vient, comme pour l’aver­sion vis­cé­rale des Vau­dois pour Berne – deux siècles après la fin de l’oc­cu­pa­tion ber­noise du can­ton.

La cam­pagne que je par­cou­rais en sui­vant les in­di­ca­tions de Maître Tis­sot était ponc­tuée de vil­las somp­tueuses. Ici et là, un ha­meau gra­cieux, le plus sou­vent bâti au­tour d’une pe­tite église. Des vignes, des prés. Une envie d’al­ler se ca­cher dans une de ces de­meures qu’on de­vi­nait au fond d’un parc… Je n’étais évi­dem­ment pas la seule à y avoir pensé, la ré­gion abrite toutes sortes de gens for­tu­nés, des princes comme celui (déchu) d’Ita­lie, des ve­dettes comme Alain Delon; un peu plus loin, dans un ar­rière-pays qui lui res­semble à s’y mé­prendre, le calme et les avan­tages fis­caux ont at­tiré Au­drey Hep­burn, Peter Us­ti­nov, et j’en passe.

Tout cela, je le sais de­puis long­temps – grâce au lait ma­ter­nel – mais c’était la pre­mière fois, ce jour-là, que je le voyais de près. Mon vague à l’âme cam­pa­gnard était d’ailleurs tout re­la­tif. Je suis assez lu­cide pour sa­voir que, en dépit de ces en­vies de ver­dure qui me sai­sissent lorsque je fran­chis les li­mites des villes, je suis ci­ta­dine jus­qu’à la moelle. Au bout de trois jours à la cam­pagne, je suis en manque de bi­tume, de vi­trines, de ci­néma, et de tous les plai­sirs qu’offre la cité, fût-elle de di­men­sions aussi mo­destes que Lau­sanne.

 

*

*   *

 

Maître Al­bert Tis­sot vi­vait dans une villa qui res­sem­blait à un petit châ­teau. Pour le ser­vir et lui tenir com­pa­gnie il avait un homme de mai­son – Mi­chaud, comme le fils Tis­sot l’avait ap­pelé au té­lé­phone. À vrai dire lors­qu’il a en­tre­bâillé la porte d’en­trée d’un œil soup­çon­neux, il m’a sur­tout fait l’ef­fet d’un gang­ster. Mais je me suis abs­te­nue de tout com­men­taire.

Il nous a fait en­trer dans le salon du vieux. Quelques bou­quins, mais pour le reste ce n’étaient que tro­phées bien mas­cu­lins. Coupes, fa­nions, ma­quettes: il y avait des ba­teaux, des avions. Aux pa­rois des pho­tos dé­di­ca­cées. Mon œil a été at­tiré par la ma­quette d’un objet vo­lant que j’ai jugé être un pla­neur. À l’époque je n’avais ja­mais vu de pla­neur de près et j’en étais à me poser la pre­mière ques­tion lorsque le vieux est entré.

Il est vrai que ja­mais on ne lui au­rait donné quatre-vingt-dix ans pas­sés. Je ve­nais, quelques se­maines au­pa­ra­vant, de voir le tour de chant de Charles Tre­net, quatre-vingt-cinq ans. Maître Tis­sot père au­rait pu, en ap­pa­rence, être son jeune frère. Carré, très mo­bile, l’œil vif – j’ai constaté plus tard qu’il ne por­tait des lu­nettes que pour lire.

«Alors?» a-t-il dit en guise de pré­am­bule d’une voix qui de­vait faire très bien dans les pré­toires.

«Père, je te pré­sente Maître Mar­tin, notre sta­giaire.»

Il m’a serré la main d’une poigne éner­gique.

«En­chanté, jeune femme. Je vois que vous ad­mi­rez ma ma­quette de pla­neur.» Il ne m’a pas laissé le temps de pla­cer le moindre mot. «Ma­gni­fique. Le type qui a fait ça, c’était un vé­ri­table ama­teur. Un co­pain. Nous avions ap­pris à pi­lo­ter en­semble à l’école aé­rienne de Lau­sanne, avec le grand Fran­cis Liar­don. Ça ne vous dit rien, je parie. Mais pour nous autres, c’était le pa­ra­dis. Le pla­neur, c’est ex­tra­or­di­naire. Sa­vez-vous qu’on peut aller jus­qu’au fin fond de l’Al­sace, de la Fo­rêt-Noire, et même de la Pro­vence par vent fa­vo­rable?»

J’al­lais lui poser une ques­tion, et je cher­chais à la for­mu­ler de ma­nière à ne pas lui mettre la puce à l’oreille, lors­qu’il a re­pris, sur un ton brus­que­ment très dif­fé­rent:

«Qu’est-ce que c’est que cette his­toire que m’a ra­con­tée mon fils? Qui sont ces gens?»

Je les ai dé­crits du mieux que j’ai pu, et j’ai conclu:

«Ils ont un dos­sier très com­plet, Maître, y com­pris les co­pies de reçus de la banque, à votre nom.»

«Ri­di­cule! Fal­si­fié! J’ai moi-même sur­veillé la li­qui­da­tion de nos ar­chives, toutes nos af­faires étaient closes. Vous avez ces pa­piers?»

«Oui. Les voilà.»

Je lui ai tendu mon dos­sier. Maître Al­bert Tis­sot l’a posé sur la table, l’a ou­vert, a feuilleté mol­le­ment, a sem­blé se plon­ger dans la lec­ture d’un do­cu­ment. Mais tout cela était ra­pide, trop ra­pide. Lors­qu’il a tourné vers nous son re­gard, ses yeux lan­çaient des éclairs.

«Ce sont des pho–to–co–pies. On fait ce qu’on veut, avec des pho­to­co­pies.»

«Mais, père…»

«Ce n’est pas à moi de t’ap­prendre ton mé­tier, Jean-Ber­nard, mais la plus élé­men­taire des pré­cau­tions, c’est de voir des ori­gi­naux.»

«Mais nous les avons vus et…» Il au­rait pu tout aussi bien ne rien dire. Son père ne l’écou­tait pas.

«Ap­por­tez-moi des ori­gi­naux, et je vous croi­rai peut-être. Mais quoi qu’il en soit, je n’ai ja­mais connu de Blu­men­stein de ma vie, et je n’ou­blie ja­mais ni un nom ni un vi­sage. Ces gens font er­reur.»

D’un geste aussi gran­di­lo­quent que sa voix il a re­fermé le dos­sier et l’a jeté tout en­tier, sans man­quer sa cible, dans une su­perbe cor­beille à pa­pier qui trô­nait près de la table. Je dois dire que si ja­mais il avait failli avoir la cote avec moi, il l’a per­due à cet ins­tant-là.

Mais je me suis levée sans ces­ser de sou­rire, je suis allée jus­qu’à la cor­beille, et j’ai ré­cu­péré le dos­sier.

«Dé­ci­dé­ment», ai-je dit d’une voix que j’ai réussi à gar­der ferme, «vous avez un faible pour le vol plané.»

Il a éclaté d’un rire to­ni­truant, mais lorsque j’ai vu son fils, j’ai presque eu peur: il était si pâle que ses lèvres ne se dis­tin­guaient plus dans son vi­sage.

«Vou­driez-vous avoir la bonté de pas­ser un ins­tant au jar­din, Maître Mar­tin?»

Je suis sor­tie par la porte-fe­nêtre, mais je ne me suis pas trop éloi­gnée. J’avais envie d’écou­ter aux portes, sans ver­gogne. Je n’ai d’ailleurs pas eu à me for­cer, on en­ten­dait sans doute Al­bert Tis­sot jus­qu’en France.

«Qu’est-ce qui te prend de venir me dé­ran­ger pour des bê­tises? Parce qu’un quel­conque in­di­vidu vient te ra­con­ter qu’il est le fils de son père? Non mais…»

La voix de Jean-Ber­nard Tis­sot était par­fai­te­ment calme.

«C’est la deuxième fois en six mois que des gens me ré­clament de l’ar­gent qu’ils t’au­raient confié. D’abord il y a eu Cohen, main­te­nant Blu­men­stein… Et de­main, qui?»

«Des gens qui viennent t’ap­por­ter des pho­to­co­pies! Ce n’est pas à moi de t’ap­prendre ton mé­tier…»

Le vieux s’éner­vait. Son fils sui­vait le mou­ve­ment.

«Ar­rête de pen­ser que je suis in­com­pé­tent, père. Lorsque j’ai reçu la de­mande des Cohen, je n’ai pas douté de ta bonne foi. Mais que cela ar­rive une deuxième fois, c’est trop. Je n’au­rais peut-être pas dû te lais­ser dé­bar­ras­ser tes vieilles ar­chives sans vé­ri­fier.»

«Il n’au­rait plus man­qué que ça. Et puis la loi ne m’oblige pas à les gar­der au-delà de dix ans.»

«Sauf si les dos­siers sont en sus­pens.»

«Tous–les–comp–tes–é–taient–li–qui–dés. Tous les dos­siers étaient fer­més. Ça suf­fit! Cet en­tre­tien est clos.»

Il y a eu un mou­ve­ment. Je me suis éloi­gnée de quelques pas, et me suis ab­sor­bée dans la contem­pla­tion d’une plate-bande.

Jean-Ber­nard Tis­sot est sorti en trombe sans sa­luer.

«Venez, Maître Mar­tin, on s’en va. Pre­nez le vo­lant, je vous en prie», a-t-il ar­ti­culé, les dents ser­rées.

Dans la voi­ture, il m’a tout juste priée de le ra­me­ner chez lui. Pen­dant le tra­jet, il n’a pas pipé mot.

Il faut dire que j’étais moi-même suf­fi­sam­ment re­muée pour ne pas avoir envie de par­ler. Tous mes si­gnaux d’alarme étaient al­lu­més.

Il n’avait rien lu, le père Tis­sot, juste ou­vert et fermé. D’ac­cord, c’étaient des pho­to­co­pies, mais c’était comme s’il avait su d’avance. Et puis cette ma­quette de pla­neur…

Une fois Maître Tis­sot dé­posé chez lui, je me suis di­ri­gée vers l’Étude. Je me suis ar­rê­tée en route, et j’ai ap­pelé So­phie de­puis une ca­bine.

«So­phie, je suis pres­sée. Trou­vez-nous une liste de tous les membres des clubs de vol à voile de Suisse ro­mande. Très urgent. Et ten­tez d’ap­prendre quelles ont été les ac­ti­vi­tés d’un nommé Al­bert Tis­sot dans ce do­maine. Ça peut re­mon­ter à plu­sieurs dé­cen­nies, mais plus on en saura, mieux cela vau­dra. Je vous ex­pli­que­rai plus tard.»

«Pas de pro­blème, je cherche.»

«Et ap­pe­lez Léon chez lui. Dites-lui d’al­ler faire du jog­ging de­main matin à sept heures.»

«Vous allez pou­voir vous lever?»

«Épar­gnez-moi votre iro­nie, vou­lez-vous?»

Nous avons ri en chœur.

Un peu cal­mée mais non tran­quilli­sée, je suis re­tour­née à l’Étude Tis­sot.

«Dites, Sté­pha­nie,» ai-je lancé en en­trant, «elles sont où, les ar­chives?»

J’avais re­mar­qué que lors­qu’une ques­tion dé­plai­sait à Sté­pha­nie, elle fixait son té­lé­phone, comme pour lui or­don­ner de son­ner. Il son­nait beau­coup, mais ob­tem­pé­rait ra­re­ment dans ces cas-là. Une fois de plus, il est resté si­len­cieux.

«Par là», a-t-elle fini par dire, en me mon­trant du men­ton une porte blanche sous l’es­ca­lier.

Je me suis di­ri­gée vers elle.

«At­ten­dez, il vous faut la clef.»

Elle s’est levée, est venue m’ou­vrir.

«Allez, soyez chic, venez me mon­trer.»

Elle a poussé un pro­fond sou­pir, puis m’a pré­cé­dée, la mine ré­si­gnée. Au bas de l’es­ca­lier il y avait une porte blin­dée, que nous avons dû pous­ser en­semble. Sté­pha­nie a al­lumé, nous avons par­couru une longue pièce meu­blée d’ar­moires comme il y en a dans les bi­blio­thèques. Elles se dé­placent sur ­roulettes, et entre deux ar­moires il n’y a ja­mais qu’une place de libre.

Les pre­mières por­taient bien en vue le nom des autres lo­ca­taires de l’im­meuble.

Nous sommes enfin ar­ri­vées à celles éti­que­tées «Tis­sot».

Bien ran­gées, dans des boîtes im­pec­cables, date com­prise. Les an­nées les plus ré­centes étaient les plus proches. Je suis re­mon­tée dans le temps, Sté­pha­nie sur les ta­lons, tou­jours plus ten­due, je le sen­tais.

fi­na­le­ment, je suis ar­ri­vée à 1960. L’an­née était toute seule sur une éta­gère.

«Et le reste?»

«Dé­truit.»

«C’est ce que Claude m’a dit, mais je n’ar­ri­vais pas à y croire. Com­ment est-ce pos­sible qu’on ait dé­truit des ar­chives avec tout ce qui se passe de­puis quelque temps?»

«Écou­tez, ne me par­lez pas comme si c’était moi qui dé­ci­dais. Le fait est que tout ce qui concerne les clients ac­tuels est resté là. Le reste a passé à la pou­belle. Votre pré­dé­ces­seur a sur­veillé la des­truc­tion lui-même.»

«Et il a trouvé que c’était tout à fait en règle?»

«Je ne sais pas ce qu’il a pensé, mais même s’il avait eu à y re­dire, je parie qu’il n’avait au­cune envie de finir comme Chris­toph Meili qui a pris sa banque en fla­grant délit de men­songe; main­te­nant, c’est lui qui est sur le banc des ac­cu­sés, pas la banque.»

Elle avait les larmes aux yeux. Elle a rou­vert la bouche pour ajou­ter quelque chose, l’a re­fer­mée, et elle est par­tie en cou­rant.

Dé­ci­dé­ment…

Je suis re­mon­tée len­te­ment, n’ai même pas tenté de de­man­der des ex­pli­ca­tions à Sté­pha­nie. L’heure de mon ren­dez-vous avec les Blu­men­stein ap­pro­chait.

Je suis sor­tie les at­tendre sur le trot­toir, et lorsque je les ai vus ap­pa­raître au coin de la rue, je suis allée à leur ren­contre. Je n’avais pas envie de prendre le risque que quel­qu’un écoute aux portes, je ne sa­vais moi-même trop pour­quoi.

«Bon­jour! Une pro­me­nade, ça vous di­rait?»

Ça les a éton­nés, évi­dem­ment, mais ils étaient trop polis et trop conci­liants pour dire non. Ils ont ac­cepté. Nous sommes allés nous pro­me­ner au parc des Bas­tions.

Sous le re­gard sé­vère de ces gar­diens de la mo­rale que sont les Ré­for­ma­teurs, qui semblent ob­ser­ver les pro­me­neurs de haut comme pour leur rap­pe­ler leurs de­voirs, j’ai ra­conté aux Blu­men­stein, très ex­pur­gée, ma conver­sa­tion avec Al­bert Tis­sot.

«Il est ca­té­go­rique: il n’a ja­mais connu de Blu­men­stein de sa vie.»

David et Ju­dith ont haussé le sour­cil, se sont re­gar­dés, puis m’ont re­gar­dée d’un air scep­tique.

«Qu’est-ce qu’il y a?»

«Il est gâ­teux, ce vieux Tis­sot?»

«Pas du tout. Il est éton­nant de ver­deur.»

«Dans ce cas-là, quelque chose cloche.»

De la poche in­té­rieure de son ves­ton, David a sorti une en­ve­loppe de la­quelle il a ex­trait une feuille de pa­pier, très vieille, jau­nie, presque en lam­beaux. Il s’est assis sur un banc, l’a dé­pliée sur ses ge­noux. Il s’est mis à lire.

«“Mon cher Abra­ham, j’ai eu beau­coup de plai­sir à te re­voir… La pro­chaine fois il fau­dra que tu prennes le temps de re­tour­ner faire avec moi un tour dans les airs…” Et cætera et cætera.“ J’ai exé­cuté tes ordres à la lettre… Bonne nou­velle, la banque aug­mente les in­té­rêts de trois-quarts pour cent…” Et ainsi de suite. C’est signé: “ton ami Al­bert”.»

Je me suis pen­chée vers la lettre, ou­verte sur les ge­noux de David. Je l’ai exa­mi­née sans la tou­cher. Au­then­tique, cela sem­blait évident. La mafia russe sa­vait peut-être imi­ter même cela. Peut-être… Avec l’en-tête de Maître Al­bert Tis­sot, avo­cat. 15 fé­vrier 1937.

«Pour­quoi ne pas m’avoir parlé de cette lettre ce matin?»

«Nous al­lions vous en par­ler. Vous com­pre­nez, nous avons été pris de court. On ne s’at­ten­dait pas… Nous n’avons ja­mais ima­giné que ce mon­sieur vi­vrait en­core, et que cela étant il nie­rait avoir connu mon père.»

Il l’a re­pliée soi­gneu­se­ment, l’a re­mise dans son en­ve­loppe tim­brée du 16 fé­vrier 1937, le tam­pon – Ge­nève – se dé­ta­chait, pour ainsi dire im­pec­cable, je re­con­nais­sais le timbre, c’était adressé à Abra­ham Blu­men­stein, Plov­div, Bul­ga­rie. Bref, cela avait l’air su­per­au­then­tique. D’un geste em­preint de ten­dresse, David a remis le tout dans la poche in­té­rieure de son ves­ton, il s’est levé.

Nous avons mar­ché quelques ins­tants en si­lence.

«Mes demi-frères, ceux qui sont aux États-Unis, ont es­sayé de ré­cu­pé­rer l’ar­gent de notre père à par­tir de 1948 ou 49. On leur a ap­pris qu’on ne leur di­rait rien sans la preuve qu’Abra­ham était leur père et sans son cer­ti­fi­cat de décès. On a peine, au­jour­d’hui, à ima­gi­ner l’odys­sée des Juifs. Je n’en veux pas aux Suisses d’avoir man­qué d’ima­gi­na­tion. Le fait est que, à l’époque, c’était pra­ti­que­ment im­pos­sible d’ob­te­nir de tels do­cu­ments. Il a fallu des dé­cen­nies à ceux qui ont per­sé­véré. Mes frères étaient jeunes, sans moyens et sans re­la­tions. Ils ont re­noncé.»

«Ils ne sont pas allés voir Tis­sot?»

«Il se trouve qu’ils ne connais­saient pas le nom de Tis­sot. Rap­pe­lez-vous qu’ils n’avaient aucun do­cu­ment. Juste des sou­ve­nirs d’en­fance. Et puis ils n’ont pas ima­giné l’im­por­tance de la somme…»

Ju­dith, qui jusque-là n’avait pas dit grand-chose, est in­ter­ve­nue.

«Nous al­lons prendre un avo­cat amé­ri­cain. Si ça ne va pas par la dou­ceur, on uti­li­sera la ma­nière forte.»

J’ai ré­flé­chi un ins­tant à la meilleure ma­nière de pro­cé­der.

«Cette lettre…» Com­ment ne pas les of­fen­ser? «Vous com­pre­nez, c’est grave, ce que vous af­fir­mez là. Maître Al­bert Tis­sot est un homme im­por­tant. Il faut être sûr… Il fau­drait que je fasse au­then­ti­fier cette lettre, vos pho­tos…»

«Com­ment ça?»

«Il y a des la­bo­ra­toires spé­cia­li­sés.»

«On ne va pas lâ­cher nos seules preuves.»

Si je voyais Léon à sept heures le len­de­main, peut-être que… Tout à coup il m’est venu une idée. Je connais­sais un no­taire bou­le­vard Hel­vé­tique, nous avions fait une par­tie de nos études en­semble.

J’ai par­qué les Blu­men­stein sur un banc et je suis allée jus­qu’à la ca­bine du coin.

«Je te té­lé­phone de­puis une ca­bine de la place Neuve, et j’ai be­soin d’un ser­vice urgent», ai-je dit à Jean-Luc Joli, le no­taire, en guise de pré­am­bule lors­qu’on me l’a passé. «Il fau­drait que tu m’au­then­ti­fies des co­pies ce soir en­core.»

Heu­reu­se­ment que nous avions tou­jours été en bons termes.

«J’al­lais ren­trer chez moi. Bon, puisque c’est toi… Grimpe dans un taxi et viens», a-t-il dit en riant.

«Tu n’ou­blie­ras pas que je m’ap­pelle Marie Mar­tin.»

«Tu t’es ma­riée?»

«En quelque sorte. En tout cas je te prie d’ou­blier Ma­chia­velli.»

«Bon, bon, Marie… Je peux t’ap­pe­ler Marie?»

«Tant que tu vou­dras. On ar­rive.»

J’ai fait signe à un taxi qui pas­sait, suis allée cher­cher les Blu­men­stein sur leur banc, et dix mi­nutes après nous étions bou­le­vard Hel­vé­tique.

Jean-Luc Joli a été char­mant. Nous avons pho­to­co­pié les do­cu­ments ori­gi­naux, pho­tos com­prises, il a au­then­ti­fié les co­pies, ses sta­giaires ont servi de té­moins.

Lorsque nous sommes res­sor­tis, les Blu­men­stein m’ont confié l’ori­gi­nal de la lettre, deux ou trois autres do­cu­ments et une des pho­tos. J’ai eu le droit de choi­sir.

Le len­de­main à sept heures, sur le par­king de Vidy, je pas­sais tout cela à Jean-Marc Léon.

«Il faut que vous trou­viez une rai­son de faire ana­ly­ser ces do­cu­ments au­jour­d’hui. Je dois les avoir ren­dus de­main soir.»

Il a fait la gri­mace.

«C’est pas un su­per­mar­ché, notre labo…»

«Léon, si ces do­cu­ments sont vrai­ment au­then­tiques, j’ai la sen­sa­tion que nous sommes sur un coup. Je ne suis pas en­core sûre, mais…»

Je lui ai ra­conté l’his­toire dans les grandes lignes.

«Le lien est faible», ai-je conclu, «mais il y a un lien: un jeune homme qui meurt dans un ac­ci­dent de pla­neur, un vieux qui a dé­bar­rassé ses ar­chives et qui est un ex­pert de vol à voile – oui, So­phie a trouvé son nom sur des listes et dans des comptes ren­dus, c’est vrai­ment un ex­pert. Et le mort a su­per­visé la li­qui­da­tion des ar­chives. Sui­vez mon re­gard!»

«Je sa­vais…»

«Sauf que nous n’y sommes pas en­core. Il faut des preuves, et je suis à zéro.»

«Bon, ad­met­tons. Re­tour­nez à votre stage, Mac. Au bou­lot.»

Nous n’avons même pas fait sem­blant de jog­ger. Il se fai­sait tard, nous nous sommes quit­tés pré­ci­pi­tam­ment, je pen­se­rais à ma forme un autre jour.

À mon en­trée dans le hall de l’étude, j’ai été ac­cueillie par l’œil su­per-noir de Sté­pha­nie. J’ai failli lui poser une ques­tion, elle l’a vu et s’est aus­si­tôt tour­née vers son té­lé­phone qui, une fois n’est pas cou­tume, s’est mis à son­ner au mo­ment op­por­tun.

Je suis en­trée dans notre bu­reau. Claude était assis à sa table, an­no­tant fu­rieu­se­ment des do­cu­ments.

«J’ai­me­rais sa­voir pour­quoi,» ai-je lancé en guise de bon­jour, «dans cette mai­son, chaque fois qu’on parle d’ar­chives tout le monde s’ex­cite. C’est tout juste si Sté­pha­nie ne me bouffe pas le nez, de­puis hier.»

«Vous lui avez parlé d’ar­chives, ou de Ber­trand?»

«Si par “ Ber­trand ” vous en­ten­dez mon pré­dé­ces­seur, c’est elle qui a parlé de Ber­trand, il pa­raît qu’il a su­per­visé la des­truc­tion des ar­chives.»

«À son corps dé­fen­dant, elle vous a aussi dit ça?»

«Elle m’a juste dit qu’il avait pro­ba­ble­ment eu peur de subir le sort de Meili. Je ne sais trop ce que cela sous-en­tend.»

Claude a lâché un grand rire.

«Elle ne vous a pas dit qu’elle était sa pe­tite amie.»

«À qui? À Ber­trand?»

Voilà l’ex­pli­ca­tion des larmes dans la voix, des ré­ti­cences. Tu baisses, Ma­chia­velli, tu au­rais pu y pen­ser toi-même. Je suis re­ve­nue à Claude.

«Com­ment le sa­vez-vous?»

«Un soir je l’ai em­me­née au théâtre, elle avait le blues, elle m’a tout ra­conté. Ber­trand, c’était le grand amour de sa vie. Elle sor­tait avec un autre, et puis ils se sont ren­con­trés lors­qu’il est venu ici, et ç’a été le coup de foudre. À tel point qu’elle porte le deuil, de­puis qu’il est mort. Elle me l’a dit et j’y crois, elle était sou­vent aussi co­lo­rée qu’un oi­seau de pa­ra­dis, avant, à ce qu’il pa­raît.»

Si elle avait des soup­çons, elle ne de­vait pas les avoir par­ta­gés avec Claude, car sur ces af­fir­ma­tions lan­cées comme des ra­con­tars sans im­por­tance, il est re­tourné à ses af­faires.

J’ai passé la jour­née à abattre la mon­tagne de tra­vail de mon pa­tron, sans par­ler de la mienne. Les Blu­men­stein sont venus aux nou­velles, je leur ai pro­mis de les voir le len­de­main. Je vou­lais at­tendre les ré­sul­tats du la­bo­ra­toire. En fait, je les croyais de bonne foi, les Blu­men­stein. J’avais be­soin de ré­flé­chir à ce qu’il fal­lait faire.

J’ai fini par me dé­ci­der.

 

                                      (à suivre)

 

© Ber­nard Cam­piche édi­teur, CH 1350 Orbe (Suisse)

«D’Or et d’Ou­blis» a été réa­lisé par Ber­nard Cam­piche, avec la col­la­bo­ra­tion de René Be­la­kovsky, Mary-Claude Gar­nier, Marie Musy, Ma­rie-Claude Schoen­dorff et Da­niela Spring. Photo de cou­ver­ture: Laurent Co­chet


9 com­men­taires
1)
jibu
, le 07.12.2008 à 12:15

Je me de­mande si beau­coup de monde suit en­core cette série, com­ment ré­sis­ter à la com­mande du bou­quin … la flemme peut-être.

2)
Franck Pas­tor
, le 07.12.2008 à 13:46

Et le plai­sir du sus­pense, alors ??

3)
Anne Cuneo
, le 07.12.2008 à 19:32

C’est le jeu du feuille­ton – on n’achète le livre, si on a beau­coup aimé, qu’APRES. Vous re­mar­que­rez, en pas­sant, que tant mon édi­teur que moi met­tons ces textes à votre dis­po­si­tion gra­tis. Tous les ar­tistes et leurs ma­na­gers ne sont pas des sang­sues qui ne pensent qu’à sucer le sang de leur pu­blic (voir l’hu­meur de ven­dredi…)

4)
levri
, le 07.12.2008 à 19:56

@ Anne : nous sommes bien d’ac­cord, il y a heu­reu­se­ment des ex­cep­tions … ;)

5)
Sa­luki
, le 08.12.2008 à 06:07

Anne: merci…

Le fait de ne pas com­men­ter
n’em­pêche pas de se dé­lec­ter!

6)
jibu
, le 08.12.2008 à 07:50

C’est le pro­blème d’in­ter­net, on ce dit que tu dois te payer en pub ou autre so­lu­tion in­avouable … Merci en tout cas pour ces feuille­tons, je me suis sur­pris sa­medi à at­tendre di­manche ! Je me suis bien ha­bi­tué à “lire des livres” sur mon iPhone à quand une iapp “feuille­ton” sur le Store Apple?

7)
Anne Cuneo
, le 08.12.2008 à 10:01

C’est le pro­blème d’in­ter­net, on ce dit que tu dois te payer en pub ou autre so­lu­tion in­avouable …

Ne soyons pas aussi pé­remp­toires svp. C’est le pro­blème de CER­TAINS SUR LE NET, pas de tout le monde. Et pas de Cuk.​ch qui a deux mi­nus­cules an­nonces en rap­port di­rect avec son ac­ti­vité, et où nous tra­vaillons tous pour le plai­sir.

Il n’y a pas de «so­lu­tion in­avouable», je tiens à le sou­li­gner une fois de plus (Fran­çois le fait pé­rio­di­que­ment).

Quant au feuille­ton, aussi bien Ber­nard Cam­piche que moi sommes d’avis que don­ner du plai­sir à lire, c’est tout bé­né­fice à très long terme. A nous, ça ne rap­porte rien, mais si ça donne à quel­qu’un le goût de lire…

Seule­ment, pour qu’on puisse faire ça, il faut qu’on mange, mal­heu­reu­se­ment, sinon il n’y a plus d’au­teur, et plus d’édi­teur. D’où le pro­blème des droits d’au­teur et de la ré­tri­bu­tion de l’édi­teur, notre seul sa­laire.

Dans tout le débat des droits d’au­teur il y a une re­gret­table confu­sion entre le top 50 et les mil­lions de tra­vailleurs cultu­rels dont seule une ville, seul un petit pays etc. ap­pré­cient l’exis­tence.

8)
Thierry F
, le 08.12.2008 à 14:55

Un grand merci à Anne pour le feuille­ton.

L’ab­sence de com­men­taire n’est pas for­ce­ment de l’in­dif­fé­rence de la part des lec­teurs mais dans cer­tains cas, de la ti­mi­dité.

En tout cas ce site est un des plus eclec­tiques du monde “Mac”.

9)
Anne Cuneo
, le 08.12.2008 à 15:30

Une fois pour toutes, ne vous en faites pas… L’ab­sence de com­men­taires n’est pas un pro­blème. Je n’en at­tends pas. Je sais que vous êtes beau­coup à le lire, et ce n’est pas comme une hu­meur qui sol­li­cite votre avis… C’est de la consom­ma­tion pour le di­manche. ;-))