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Âme de bronze, cha­pitre 3

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Cha­pitres pré­cé­dents:

 

Les cha­pitres pré­cé­dents d’un roman po­li­cier sont trop dif­fi­ciles à ré­su­mer. Nous y ren­voyons le lec­teur: le feuille­ton pa­raît le di­manche et peut être consulté en ligne.

 

 

 

III

 

 

 

C’était le huit juillet et il pleu­vait de­puis trois jours. Je me sou­viens de la date parce que la radio a an­noncé qu’il nei­geait jus­qu’à quinze cents mètres, et je me suis dit que si cela conti­nuait, mon re­cord se­rait battu.

Un deux juin, je de­vais avoir sept ou huit ans, j’étais par­tie pour l’école à huit heures du matin en pe­tite robe à manches courtes, et lorsque je suis ren­trée à quatre heures de l’après-midi, il nei­geait. Un deux juin. C’était si ex­tra­or­di­naire que je n’ai ja­mais ou­blié la date.

Ce huit juillet il se conten­tait de pleu­voir, mais les tem­pé­ra­tures au petit matin étaient, pa­raît-il, dans les trois de­grés et ils an­non­çaient le mau­vais temps pour au moins une se­maine. Mon re­cord était com­pro­mis.

J’en étais là de mes ré­flexions lorsque Iris Mo­retti est en­trée. Elle n’avait pas ren­dez-vous et per­sonne ne l’avait an­non­cée. Parce que j’étais en plein dans les sou­ve­nirs météo de mon en­fance, cela m’a rap­pelé d’au­tant plus fa­ci­le­ment qu’Iris Mo­retti avait com­mencé par être ma prof.

Elle était ar­ri­vée en classe un beau matin, j’avais qua­torze ans, et avait an­noncé qu’elle rem­pla­ce­rait notre prof de fran­çais, d’his­toire et d’al­le­mand. Ceux qui par­laient al­le­mand à la mai­son (en Suisse ro­mande, il y en a sou­vent au moins un par classe) se sont vite aper­çus que son al­le­mand se li­mi­tait à de vagues no­tions. Sa seule su­pé­rio­rité sur nous, c’était qu’elle com­pre­nait les mé­ca­nismes de la gram­maire, elle. Une fille a fini par lui poser la ques­tion:

«C’est quoi, votre spé­cia­lité?»

«Lit­té­ra­ture ita­lienne et an­glaise, sur­réa­lisme et his­toire de l’art», avait-elle ré­pondu avec un brin de fierté dans la voix.

«Alors pour­quoi nous en­sei­gnez-vous l’al­le­mand?»

«Parce que j’ai be­soin de ga­gner ma vie, et que c’était la seule place de rem­pla­çante dis­po­nible. Elle com­por­tait quatre heures d’al­le­mand, mal­heu­reu­se­ment. Et puisque cer­tains d’entre vous connaissent la langue mieux que moi, on va faire le cours en­semble.»

De notre vie, nous n’avons ja­mais ap­pris au­tant d’al­le­mand qu’avec Iris Mo­retti.

Avant qu’elle n’ar­rive dans notre classe, avec ses che­veux cou­pés très court (comme Annie Gi­rar­dot dans Mou­rir d’ai­mer, le film qui fai­sait fu­reur au­près des ados, cette an­née-là), ses vê­te­ments mul­ti­co­lores et ses lèvres d’un rose flam­boyant, tous les pré­textes étaient bons pour sé­cher les cours, l’école ne nous in­té­res­sait pas. Elle nous l’a fait aimer. C’était l’époque où l’Ins­truc­tion pu­blique vau­doise se tâ­tait au sujet de la mi­ni­jupe, qui avait pour­tant déjà fait dix fois le tour du monde: fal­lait-il l’ad­mettre dans nos écoles? Iris a ignoré cela su­per­be­ment. Dès le pre­mier jour, elle a porté des jupes qui lui ar­ri­vaient à mi-cuisse, et qui dé­cou­vraient des jambes gal­bées dans des col­lants vio­lets ou rouges, quand ils n’étaient pas noirs à ré­sille. Fal­lait voir les yeux en sou­coupe des gar­çons et les œillades fuyantes des vieux profs. J’ou­bliais: pour cou­ron­ner le tout, Iris était jeune. En classe quel­qu’un avait dé­cou­vert un jour qu’elle n’avait que vingt-quatre ans. À peine huit ans de plus que cer­tains d’entre nous, dix ans de plus que moi! Ça nous en avait bou­ché un coin. Car côté sa­voir, sauf en al­le­mand, elle nous im­pres­sion­nait. Elle a réussi à nous faire aimer Bal­zac, Sten­dhal, Zola, sans par­ler de Mo­lière ou de Ma­ri­vaux. À quinze ans, nous nous pro­me­nions avec Nadja ou L’Amour fou d’An­dré Bre­ton en poche. Le Pay­san de Paris d’Ara­gon n’avait pas de se­crets pour nous, du moins le pen­sions-nous, de­puis que nous nous en étions ser­vis pour aller en course d’école à Paris. Nous avions fait notre iti­né­raire avec: les lieux qui existent en­core, ceux qui ont dis­paru, ceux qui les ont rem­pla­cés, ceux qui leur res­semblent.

Bref, Iris était notre prof, mais le len­de­main du der­nier exa­men, elle est de­ve­nue notre co­pine. J’avais une af­fec­tion toute par­ti­cu­lière pour elle, car elle m’avait donné un coup de main dé­ci­sif.

Chez moi, on ne par­lait qu’ita­lien – j’ai été éle­vée par une cou­sine de mon père venue tout ex­près d’Ita­lie après la mort de ma mère pour s’oc­cu­per de moi. J’étais bi­lingue, ou du moins je le croyais, mais en fait il y avait un dés­équi­libre dont je n’avais au­cune conscience. Lorsque je par­lais fran­çais, je n’avais pas d’ac­cent. Mais mon fran­çais n’avait pas vrai­ment im­pré­gné l’écri­ture. Je pen­sais une chose, il en sor­tait une autre, je n’ai ja­mais com­pris pour­quoi. Et cela m’avait valu, jusque-là, d’être une mau­vaise élève, alors même que j’avais l’im­pres­sion de suivre par­fai­te­ment.

En me ren­dant la pre­mière com­po­si­tion fran­çaise que j’ai faite avec elle, Iris a froncé le sour­cil.

«Dites-moi, Ma­chia­velli, vous êtes Tos­cane?»

Elle ne s’est ja­mais per­mis la moindre re­marque sur mon nom.

«Oui, Ma­de­moi­selle.»

«L’ita­lien est votre langue ma­ter­nelle?»

«Oui, aussi. Je suis bi­lingue.»

«Être bi­lingue, c’est sa­voir dis­tin­guer clai­re­ment une de ses langues ma­ter­nelles de l’autre. Ce n’est pas votre cas. Vous écri­vez en fran­çais, mais vous pen­sez en ita­lien. Je ne com­pre­nais rien à votre tra­vail, et puis j’ai eu l’idée de le tra­duire dans ma tête en le li­sant, et je l’ai trouvé très in­té­res­sant. Moi aussi, je suis bi­lingue. Vous vien­drez me voir, on ré­flé­chira à ce qu’on peut faire.»

Elle m’a fait tra­vailler comme une bête.

En quelques mois, mon fran­çais est de­venu po­table – pas spé­cia­le­ment bon, mais com­pré­hen­sible, en tout cas. Cor­rect.

Nous avions quitté l’école, elle aussi, nous étions allés à l’Uni­ver­sité, elle y était re­tour­née pour se pré­sen­ter à ses exa­mens de li­cence; une fois son di­plôme en poche, elle avait erré entre théâtre et ci­néma, as­sis­tante, met­teur en scène, au­teur. De temps à autre, elle ré­ta­blis­sait ses fi­nances en en­sei­gnant un peu. Mais elle m’avait avoué dé­tes­ter l’en­sei­gne­ment.

Elle s’était ma­riée, avait eu un petit gar­çon que j’avais baby-sitté par­fois pour elle, avait di­vorcé; je la croi­sais assez peu mais ré­gu­liè­re­ment, je conti­nuais à l’ai­mer comme une grande sœur, et ce jour-là j’ai été bien contente de la voir en­trer.

Au deuxième re­gard, j’ai re­mar­qué que quelque chose clo­chait. D’ha­bi­tude, je ne sais pas com­ment elle s’y prend, Iris a des al­lures qui font pen­ser qu’elle va abor­der la tren­taine, alors qu’en fait c’est plu­tôt vers la cin­quan­taine qu’elle s’ache­mine. Ce jour-là, pas du tout. Son vi­sage était tu­mé­fié, avec des stries bleuâtres, ra­vagé par une sorte de pa­nique muette, elle était mal ma­quillée, pas coif­fée et ses yeux étaient vides. Elle dé­ga­geait des ondes de choc, des lames de fond de déses­poir.

«Iris, qu’est-ce qui se passe?»

«… »

«Qu’est-ce qu’il y a, Iris?»

«Il y a… il y a…»

Elle s’est lais­sée tom­ber dans le fau­teuil des clients et s’est mise à pleu­rer. J’ai fait le tour du bu­reau, lui ai pris les mains. J’en­vi­sa­geais les pos­si­bi­li­tés: était-il ar­rivé mal­heur à son fils – Ar­naud, dix-neuf ans, le fort en maths le plus drôle que j’aie ja­mais ren­con­tré? Mi­chel, son com­pa­gnon, l’avait-il quit­tée sans pré­avis? C’était un drôle de type. Ap­pa­rem­ment pri­me­sau­tier, mais en réa­lité froid, égo­cen­trique, je ne l’avais ja­mais trouvé à la hau­teur d’Iris. Était-elle me­na­cée d’une grave ma­la­die? Était-elle… Qu’est-ce qui pou­vait pro­vo­quer un déses­poir pa­reil? Elle pleu­rait à jet continu, comme le ciel de ce huit juillet, sans bruit, sans san­glots. C’était ter­rible.

«Iris, je t’en prie, dis-moi ce qui se passe.»

Il a fallu du temps pour qu’elle se res­sai­sisse, et il a fallu ré­pé­ter:

«Iris, qu’est-ce qui t’ar­rive?»

«Qu’est-ce qu’on t’a fait?» ai-je in­sisté lors­qu’elle s’est un peu cal­mée. J’avais enfin posé la bonne ques­tion. D’une voix rauque, genre an­gine, elle a fini par lâ­cher:

«On m’a… on m’a… on m’a… Oh, Marie! On m’a vio­lée.»

«On t’a… Ma pauvre Iris!»

C’est idiot de dire ça, je le sais, mais sur le mo­ment l’hor­reur m’a ren­due idiote. Main­te­nant qu’elle avait cra­ché le mor­ceau, les san­glots étaient venus, dé­chi­rants. So­phie a jeté un coup d’œil dans la pièce, je lui ai fait le signe de boire, elle a dis­paru du côté de notre kit­che­nette.

J’ai dû m’as­seoir sur le coin du bu­reau, mes jambes fla­geo­laient comme si j’avais reçu un coup sur la tête. Le viol, cela n’ar­rive qu’aux autres. Ni à vous ni à quel­qu’un que vous aimez. J’es­sayais de com­prendre, pro­fon­dé­ment, au-delà des mots.

Je n’y ar­ri­vais pas. Mais je res­sen­tais en voyant Iris que cela de­vait être une hor­reur ab­so­lue, de celles qu’au­cune pa­role ne peut ex­pri­mer jus­qu’au bout. Et qui pour­tant se rap­pro­chait un tout petit peu de moi, puisque cette femme qui di­sait «j’ai été vio­lée» était mon amie, et non une de ces femmes bos­niaques vues à la TV ou dans un illus­tré, avec les­quelles j’avais sym­pa­thisé, mais à dis­tance.

So­phie est en­trée avec du thé. Elle a posé les tasses et la théière, et est res­sor­tie en pre­nant bien soin de lais­ser la porte en­trou­verte.

J’ai servi le thé. Iris pleu­rait tou­jours.

«Iris, ar­rête de pleu­rer et dis-moi com­ment cela s’est passé», ai-je fini par dire, avec une im­pa­tience dans la voix dont je me suis aus­si­tôt voulu. Mais il faut croire que c’était ce dont elle avait be­soin. De l’ir­ri­ta­tion, non de la com­pas­sion.

Elle s’est mou­chée. A avalé un peu de thé.

«Je me sens com­plè­te­ment abru­tie, ça fait huit jours que je chiale sans arrêt», a-t-elle sou­piré.

Elle a fermé les yeux, s’est re­cueillie comme un sprin­ter qui va par­tir pour un cent mètres, et a en­tamé son récit.

«Je fais un rem­pla­ce­ment au Col­lège de la Mer­ce­rie, de­puis deux mois. De­puis dix jours, on est en plein dans les exa­mens, on com­mence les in­ter­ro­ga­tions orales à sept heures, par­fois. Alors, pour ne pas faire les tra­jets tous les jours, j’ha­bite chez Olga.»

Iris vi­vait à Ge­nève, de­puis quelques an­nées, à cause de son fils qui fré­quen­tait une école dont il n’y avait pas d’équi­valent à Lau­sanne, mais Lau­sanne res­tait son port d’at­tache. Olga en­sei­gnait dans un des grands ly­cées de la ville. Elle avait fré­quenté la Fa­culté en même temps qu’Iris, et lors­qu’elles s’étaient re­trou­vées dans une salle des maîtres, elles étaient de­ve­nues amies.

«Tu sais com­ment est Olga, elle laisse tou­jours toutes les portes ou­vertes, son ap­par­te­ment n’est ja­mais fermé, ni jour ni nuit. Eh bien, une nuit, je me suis ré­veillée parce que quel­qu’un me ca­res­sait les che­veux. J’ai d’abord pensé que c’était Mi­chel. J’ai eu un ins­tant de sur­prise: qu’est-ce que Mi­chel fai­sait à Lau­sanne, il au­rait dû être à Los An­geles. Et puis ce Mi­chel-là avait une étrange ma­nière de me tenir une main sur la gorge, j’ai voulu lui ca­res­ser les che­veux et lui dire d’en­le­ver sa main, et alors… alors j’ai sou­dain réa­lisé que ce n’était pas Mi­chel, j’ai com­mencé à crier et il… il… Re­garde.»

Elle a ra­battu le col roulé dans le­quel elle ca­chait son cou, et j’ai vu les marques sombres sur sa gorge. On dis­tin­guait en­core la forme des doigts. Que cette main-là ne l’ait pas tuée, c’était un vrai mi­racle.

«Dès qu’il m’a lâché la gorge, j’ai re­com­mencé à crier, et alors il m’a flan­qué une ros­sée qui m’a as­som­mée, et puis il m’a dit: “Tu sens ce re­vol­ver sur ta tempe? En­core un cri comme ce­lui-là, et je te tue.” Il puait l’al­cool à plein nez.»

«Mais quelle tête avait-il?»

«Je ne sais pas, Marie, il fai­sait nuit noire, je ne l’ai ja­mais vu, fi­gure-toi.»

«Quelle hor­reur! Et puis?»

«Et puis il m’a en­core bat­tue, de sa main libre. C’était juste pour se faire plai­sir, parce que je n’avais même plus la force de gémir. Et pour finir, il a fait son af­faire. Il a passé son re­vol­ver de ma tempe à ma gorge, et pen­dant qu’il me… qu’il se sa­tis­fai­sait, il ré­pé­tait sans arrêt: “Moi j’les baise, puis j’les tue.”»

Elle a re­com­mencé à pleu­rer, mais elle a fait l’ef­fort de conti­nuer.

«J’étais pa­ra­ly­sée, tu com­prends. Je ne sen­tais plus mon corps, je n’avais même pas mal là où il m’avait frap­pée, qu’il m’ait bai­sée ou non, je m’en fou­tais, sur le mo­ment. J’étais to­ta­le­ment, ab­so­lu­ment sûre que j’al­lais mou­rir, je me di­sais c’est bête de finir ainsi, c’est vrai­ment bête. Je pen­sais à Ar­naud qui m’avait dit la veille tu ver­ras Iris, tu seras fière de ton fils, il pen­sait avoir bien réussi son bac, et je lui avais ré­pondu que je se­rais fière de lui de toute façon jus­qu’à ma mort, et main­te­nant ma mort était déjà là, sor­dide, dé­gueu­lasse, elle me fai­sait signe. Même pas une belle mort. Avoir sur­vécu à tant de choses, et puis… un ivrogne avec un pis­to­let et pan. finie, Iris. Ter­miné.»

«Mais il n’a pas tiré.»

«Non. Une fois qu’il a eu fait son af­faire, il s’est mis à me par­ler le plus gen­ti­ment du monde, il vou­lait me don­ner ren­dez-vous le soir d’après, pour qu’on se re­voie. Comme si ce qui ve­nait de se pas­ser était par­fai­te­ment nor­mal. C’était vrai­ment sur­pre­nant, mais je n’ai même pas pris le temps d’être sur­prise, ou sou­la­gée. J’ai sou­dain vu ma chance de sur­vivre, j’ai dit oui, il m’a pro­posé le bar du Pa­lace et m’a de­mandé de quoi prendre un taxi. Je lui ai dit de se ser­vir dans le ves­tiaire en pas­sant. Juste à ce mo­ment-là, il de­vait être quatre heures, Olga s’est levée. Dans ma chambre, il fai­sait tou­jours nuit noire. Elle a al­lumé le cou­loir, et j’ai juste en­trevu une sil­houette par la porte en­tre­bâillée. Grand, mince, assez jeune, je crois. Une nuance d’ac­cent, mais in­dé­fi­nis­sable. “Il ne faut pas qu’on me voie”, qu’il a dit. Le culot! J’ai fait sem­blant d’abon­der dans son sens. Il a at­tendu qu’Olga se soit en­fer­mée à la salle de bains, et il s’est tiré. J’ai couru à une fe­nêtre pour es­sayer de le voir lors­qu’il pas­se­rait sous le ré­ver­bère, mais j’ai juste aperçu une tête bou­clée. Bien mis, m’a-t-il sem­blé, mais je n’ai pas vu les dé­tails, il était trop loin, et en trois en­jam­bées il avait dis­paru.»

«Et alors, qu’est-ce que tu as fait?»

«J’ai ap­pelé les flics, et j’ai fait ir­rup­tion à la salle de bains pour tout dire à Olga. Elle a fait du café, elle a ré­pété cent fois que c’était ter­rible.»

«Les flics sont venus?»

«En deux mi­nutes ils étaient là, mais c’était déjà trop tard. Ils n’ont pas réussi à at­tra­per le type.»

«Tu as vu un ins­pec­teur?»

«Oui, un nommé Léon, très gen­til.»

Elle m’a re­gar­dée, avec ces yeux vides que je ne lui avais ja­mais vus avant ce jour-là.

«Ils m’ont em­me­née à l’hô­pi­tal, en gy­néco, pour es­sayer de ré­cu­pé­rer son sperme et faire une ana­lyse d’ADN, pour voir si j’avais quelque chose de cassé, pour me faire un test du sida, car tout ça s’est passé sans pré­ser­va­tif, évi­dem­ment. J’étais tel­le­ment sûre que j’al­lais mou­rir que je n’ai même pas eu le ré­flexe. Et même si je l’avais eu, je doute que cela au­rait servi.»

Une longue pause.

«J’étais là, à moi­tié morte», a-t-elle re­pris, la voix aussi vide que son re­gard, «et on re­fu­sait de me soi­gner tant que je n’au­rais pas donné mon nom et celui de mon as­su­rance, ma date de nais­sance, mon adresse et que sais-je. Il pa­raît que j’ai piqué une crise de nerfs, je ne m’en sou­viens même plus. Olga m’a ra­conté qu’elle leur a sug­géré de poser leurs ques­tions plus tard, mais il n’y a rien eu à faire.»

«Et alors?»

«Alors moi, tous ces gens qui me har­ce­laient de ques­tions au lieu de me soi­gner, j’ai eu l’im­pres­sion que l’on me vio­lait de­re­chef.»

En­core un long si­lence.

«Ça fait huit jours que ça dure», sa voix était à peine in­tel­li­gible. «Je passe en revue toutes les choses que j’ai dû faire contre ma vo­lonté, pas seule­ment les fois où j’ai cou­ché avec mon mari juste parce que c’était mon mari et qu’il vou­lait alors que je n’en avais pas envie. Ma mère m’a em­pê­chée de de­ve­nir pia­niste: viol. Il a fallu que je me marie parce que au­tre­ment on m’au­rait chas­sée de Suisse, moi une ri­tale en­fant clan­des­tine d’im­mi­grés: viol. J’ai été mise à la porte de mon ap­par­te­ment parce qu’on le dé­mo­lis­sait: viol. Ma­chin a re­fusé de me lais­ser faire une mise en scène dans son théâtre parce que au­cune femme n’a ja­mais fait de mise en scène dans cette salle-là et qu’il n’a pas envie que ça com­mence: viol. J’ai voulu faire un film sur la vigne et je n’ai pas ob­tenu de cré­dits parce que la vigne n’est pas un sujet pour une femme: viol. Et ainsi de suite. Elles dé­filent, Marie, toutes ces contraintes que j’ai ava­lées et aus­si­tôt voulu ou­blier, dé­pas­ser, et elles re­montent sans que je puisse les em­pê­cher. Je n’étais qu’une bonne femme: un vagin où on entre et dont on sort à loi­sir, rien de plus. Pas de tête. Pas d’iden­tité propre. Une pute comme une autre. Il a fallu un ivrogne avec un pis­to­let pour me le rap­pe­ler.»

Ses yeux étaient pleins de larmes re­te­nues.

«C’est in­sup­por­table, Marie, et ça n’ar­rête pas.»

C’était in­sup­por­table pour moi aussi. Peu à peu, ce viol dé­tei­gnait sur moi, m’en­va­his­sait, me ter­ras­sait. Il fal­lait me se­couer, en­tre­prendre quelque chose.

«Que peut-on faire? A-t-on re­trouvé ce type? A-t-on au moins une idée?…»

«Non, on ne l’a pas re­trouvé, on n’a au­cune idée. Ce n’est sans doute pas un cré­tin. Il n’est pas resté là à at­tendre qu’on pré­lève son ADN et qu’on le com­pare à celui du sperme qu’on a fini par tirer de mon vagin, lorsque j’ai enfin été en état de don­ner mon nu­méro AVS. Si tu vois ce que je veux dire. Les flics, à mon avis, ont pra­ti­que­ment classé l’af­faire.»

«Et qu’est-ce que tu at­tends de moi?»

«Si tu re­trou­vais ce sale con et que je puisse lui cra­cher au vi­sage, je me sen­ti­rais mieux. En at­ten­dant, je n’ar­rive ni à man­ger, ni à dor­mir sans cau­che­mars, ni à sor­tir après la tom­bée de la nuit, ni à com­prendre ce que je lis. Dans la rue, j’ai l’im­pres­sion d’avoir des œillères. Et l’idée que Mi­chel me touche me ter­ri­fie.»

Elle s’est levée et s’est mise à ar­pen­ter la pièce.

«Mi­chel est au cou­rant?» me suis-je en­quise.

«Oui. Mais il ne peut pas ren­trer, il m’a conso­lée par té­lé­phone: viol, bien en­tendu. Si ça dure ainsi long­temps, je vais perdre la boule, je t’as­sure. Ça fait huit jours que je me dis ar­rête Iris. Mais je n’ar­rive pas à “ar­rê­ter”. Alors j’ai pensé qu’il fal­lait faire quelque chose. J’ai vu un psy­chiatre, il n’a rien à me dire. Il est dé­ri­soire. Je suis dé­ri­soire. Mais enfin, au point où nous en sommes, cher­chons ce type, Marie. Je sais que cela ne pourra pas me dé-vio­ler. Mais cher­chons-le tout de même.»

«Où t’a-t-il donné ren­dez-vous, ce soir-là?»

«Au bar du Pa­lace.»

«À quelle heure?»

«À onze heures, je crois.»

«Du soir?»

«Oui, vingt-trois heures, en dia­lecte d’hor­loge par­lante.»

«Quel­qu’un y est allé?»

«Les flics ont en­voyé une ins­pec­trice qui au­rait pu, à la ri­gueur, me res­sem­bler. Elle por­tait mes vê­te­ments et était coif­fée comme moi. Elle n’a rien re­mar­qué. Que des clients or­di­naires. Si mon vio­leur y était, je ne vois pas en quoi il se se­rait dis­tin­gué des autres hommes pré­sents. Et puis il ne m’avait pas vue, lui non plus. Quoi qu’il en soit, per­sonne n’a abordé l’ins­pec­trice, qui est res­tée jus­qu’à la fer­me­ture.»

Il fal­lait que j’ap­pelle Jean-Marc Léon pour avoir plus de dé­tails. En­core un coup de pot que ce soit lui qu’on avait mis sur l’af­faire. Nous nous croi­sions de­puis l’en­fance, de­vions avoir le même âge, mais n’avions vrai­ment fait connais­sance qu’à New York, lorsque nous avions fait en­semble notre stage dans une école de po­lice. Je l’ai­mais bien, et c’était ré­ci­proque. De temps à autre, on s’en­trai­dait.

«Bon, je vais es­sayer de m’en oc­cu­per. En at­ten­dant, je te ra­mène chez Olga.»

Iris fla­geo­lait sur ses jambes, j’ai ap­pelé un taxi. Vu le dé­luge, il y a mis le temps, mais il a fini par ar­ri­ver.

En pas­sant, j’ai échangé un re­gard avec So­phie qui, dis­crè­te­ment, der­rière le dos d’Iris, m’a fait signe qu’elle té­lé­pho­ne­rait. À moi ou à l’ins­pec­teur Léon, peut-être. On ver­rait bien.

«Je ne res­te­rai pas chez Olga», a dit Iris en se lais­sant choir sur les cous­sins du tacot. «Elle se fait une bile noire, elle dit que tout ça c’est de sa faute parce qu’elle a laissé la porte d’en­trée ou­verte. Ça m’énerve.»

«Pour­quoi?»

Je n’ai posé la ques­tion que pour la faire par­ler, je me di­sais que cela de­vait la sou­la­ger de ra­con­ter.

«Parce que c’est vrai qu’elle est, en quelque sorte, res­pon­sable. Je lui ai de­mandé cent fois de fer­mer cette porte la nuit, rien à faire. Elle se mo­quait de moi, même. Alors main­te­nant que la tuile a fini par ar­ri­ver, et qu’elle est tom­bée sur moi et non sur elle, elle pour­rait avoir la dé­cence de la bou­cler.»

Un long si­lence, un de plus.

Je n’ai ja­mais beau­coup aimé Olga, moi. C’était une per­sonne char­mante, au pre­mier abord, qui pro­fes­sait des théo­ries an­ti­au­to­ri­taires à gogo. Mais dans les faits, il ne s’agis­sait pas de la contra­rier: elle de­ve­nait sar­cas­tique, mé­cham­ment mo­queuse, in­juste, sour­noi­se­ment dic­ta­to­riale. Sous toute cette pseudo-gen­tillesse, elle n’ad­met­tait pas la contra­dic­tion. Une fois, je lui avais prouvé par A plus B qu’elle s’était trom­pée dans un de ses rai­son­ne­ments; elle m’avait en­voyé la lettre la plus sur­pre­nante que j’aie reçue de ma vie: elle était bête, elle le sa­vait (mon œil, oui), j’étais un être si fort, pour­quoi m’achar­nais-je sur elle, qui était si faible, moi qui avais tout, elle avait conscience d’être nulle com­pa­rée à moi, j’étais vrai­ment sans pitié bla­bla bla­bla bla­bla. Le chan­tage af­fec­tif de pre­mière. La mau­vaise foi dans toute sa gloire.

Mais Iris avait tou­jours trouvé Olga super et j’es­ti­mais in­utile de com­mu­ni­quer mes doutes.

«Où vas-tu dor­mir, ce soir?» ai-je de­mandé. «Et d’abord, Ar­naud est au cou­rant?»

«Ar­naud est chez son père, dieu merci, il ne sait rien, pour l’ins­tant. Je vais ren­trer à Ge­nève, mais il faut que j’aille cher­cher mes af­faires chez Olga, et je me de­man­dais si…»

«Mais oui, je monte avec toi.»

Son corps s’est comme dé­noué.

«Oh, merci Marie.» Elle a presque souri. «Je sais que c’est idiot de ne plus vou­loir dor­mir là-bas, d’avoir peur. Je sais que le vio­leur ne re­vien­dra pas. Mais en ce mo­ment, je n’y peux rien, c’est comme ça.»

Elle a rougi comme une ga­mine. J’ai dû faire un ef­fort pour ne pas pleu­rer.

Olga ha­bi­tait dans les hauts de la ville, au der­nier étage d’une mai­son si­tuée au fond d’une im­passe. Fal­lait-il avoir la poisse, me suis-je dit en en­trant chez elle, pour qu’un vio­leur vienne se four­rer jus­te­ment dans cet ap­par­te­ment si loin des sen­tiers bat­tus!

Olga était là, elle fai­sait une va­lise: elle s’ap­prê­tait à par­tir en va­cances. En nous voyant en­trer, la porte n’était pas fer­mée à clef, elle a tout laissé tom­ber.

«Ça me fait vrai­ment plai­sir de vous voir.»

Nous nous sommes em­bras­sées; la cha­leur était aussi ab­sente de nos sa­luts que de ces jours plu­vieux.

«Je vous offre à boire, à man­ger?»

«Non, merci. Je suis venue cher­cher mes af­faires, je rentre à Ge­nève.»

Iris est allée dans sa chambre, je l’ai ac­com­pa­gnée. Elle a jeté quelques vê­te­ments dans une va­lise, ses af­faires de toi­lette. Rien de très ra­tion­nel. Elle était de toute évi­dence ailleurs, et n’avait qu’une hâte: quit­ter cette chambre mau­dite. Sur le seuil, Olga dan­sait d’un pied sur l’autre.

«Est-ce que je peux faire…»

«Non merci. Per­sonne ne peut rien faire pour moi, pour l’ins­tant.»

«Mais tu re­vien­dras dor­mir ici, n’est-ce pas?»

«Je ne sais pas, Olga. Je ne sais pas.»

Le sou­rire d’Olga s’est crispé.

«Je sais que tu es­times que je…»

Fal­lait-il qu’Olga soit mal à l’aise, elle gé­né­ra­le­ment si élé­gante dans sa syn­taxe, pour ac­cu­mu­ler pa­reille­ment les «que».

«Écoute Olga», suis-je in­ter­ve­nue en voyant s’ac­cen­tuer la pâ­leur d’Iris, «il faut qu’on parte main­te­nant, sinon Iris va man­quer son train.»

J’ai pris la pauvre Iris par le coude, j’ai em­poi­gné sa va­lise et nous ai di­ri­gées vers la porte.

«À bien­tôt, Olga. Salut.»

«À bien­tôt», a fait Olga en écho.

«À bien­tôt», a ré­pété Iris juste pour faire un bruit, elle n’y croyait pas. Je sen­tais l’ur­gence qu’elle avait que nous soyons par­ties. Je n’ai même pas pensé à com­man­der un nou­veau taxi.

Nous avons dé­valé la pente sous une pluie bat­tante, et ne nous sommes ar­rê­tées qu’ave­nue de Ru­mine. La pluie ruis­se­lait sur les che­veux d’Iris qu’elle trans­for­mait en casque. Des voi­tures pas­saient dans un grand bruit de chaus­sée mouillée, les arbres ployaient sous le poids de l’eau, dé­char­gée par pa­quets qui pa­rais­saient guet­ter ex­pres­sé­ment ma nuque. Nous nous sommes re­gar­dées pour la pre­mière fois de­puis que nous avions quitté Olga.

«Il faut re­trou­ver ce vio­leur», a dit Iris, «sinon je vais me mettre à haïr mes propres amis à sa place. Je ne sup­porte plus la vue d’Olga. C’est un monde.»

«Je suis d’ac­cord qu’il faut le re­trou­ver, mais tu te sen­ti­rais peut-être mieux si tu consen­tais à en vou­loir à Olga fran­che­ment. Si elle avait fermé la porte à clef…»

«Tu sais quoi? Même au vio­leur, je n’ar­rive pas vrai­ment à en vou­loir. Il avait bu, me dis-je… J’au­rais dû ré­sis­ter… J’au­rais dû…»

«Bon, on est à deux pas de chez moi, on va aller se sé­cher. Re­garde-nous! De vrais saules pleu­reurs. Après, je te ra­mè­ne­rai à Ge­nève en voi­ture. Et ar­rête de dé­railler. Il a failli te tuer, qu’est-ce que tu au­rais dû faire d’autre? Tu as tout de même réussi l’ex­ploit de res­ter en vie.»

Nous nous sommes re­gar­dées. Nous étions tel­le­ment ri­di­cules, avec nos vê­te­ments col­lés, nos che­veux pen­dants, notre ma­quillage noyé, que j’ai com­mencé à rire, et Iris a suivi. Le vrai fou rire li­bé­ra­teur. Nous sommes tom­bées dans les bras l’une de l’autre et nous avons conti­nué à rire, d’un rire mêlé de san­glots, jus­qu’à ce qu’un pas­sant ri­cane sous son pa­ra­pluie.

«Alors, les filles, on bronze?»

Nous nous sommes res­sai­sies, avons em­poi­gné les ba­gages et nous sommes di­ri­gées vers chez moi.

De­vant la porte co­chère, Iris a posé son sac.

«Je ne vou­drais pas… Il y a peut-être quel­qu’un.»

«Il y a peut-être Rico, mais si cela t’en­nuie, on l’en­verra ailleurs.»

«Je ne sais pas… Je vais dé­ran­ger et…»

Dé­ci­dé­ment, on me l’avait amo­chée, ma pauvre Iris. Elle d’ha­bi­tude si sûre d’elle.

«Allez, pas d’his­toires. Viens.»

Le grand ap­par­te­ment qui don­nait sur le lac était rem­pli par un concerto pour vio­lon de Mo­zart. Rico était là.

Rico n’est pas aussi Ita­lien que son nom le laisse sup­po­ser. Il n’est même pas Ita­lien du tout. Il s’ap­pelle Hein­rich, feu son père était un Au­tri­chien na­tu­ra­lisé Suisse et feu sa mère une gi­tane de Rou­ma­nie. C’est un homme d’une gaieté constante et com­mu­ni­ca­tive. De­puis que nous nous sommes ren­con­trés, nous ne nous sommes plus quit­tés, en de­hors du bou­lot. Mais son sang gitan et sa pro­fes­sion poussent Rico sur la route plus sou­vent qu’à son tour. Et comme je me dé­place aussi beau­coup, nos ren­contres sont suf­fi­sam­ment rares pour être à chaque fois une fête.

Il a surgi du salon, le vi­sage fendu d’un sou­rire, les bras prêts à s’ou­vrir – cela fai­sait plus d’une se­maine que nous ne nous étions vus – et s’est ar­rêté net.

Un re­gard, et il a dis­paru à la salle de bains dont il est re­venu avec deux pei­gnoirs et deux ser­viettes-éponges.

«Vite, en­le­vez tout ça et sé­chez-vous. Je vais vous pré­pa­rer à boire.»

Ce qu’il y a de bien, avec Rico, c’est qu’il n’y a ja­mais rien à ex­pli­quer. Il sait, ins­tinc­ti­ve­ment.

Nous sommes al­lées nous chan­ger.

Une fois que nous nous sommes re­trou­vés au salon, un grog à la main, il a dit:

«J’ai­me­rais sa­voir ce qui se passe. Je vois que c’est grave, et si vous pou­viez me don­ner quelques dé­tails…»

Un si­lence. Fal­lait-il que je ra­conte? Que je de­mande à Iris de ra­con­ter? Comme si elle m’avait en­ten­due, elle a sou­piré:

«Le seul moyen de se dé­bar­ras­ser de cette sa­lo­pe­rie, c’est de la ra­con­ter. Je le dis à qui veut l’en­tendre: j’ai été vio­lée.» Et elle a ra­conté les dé­tails de son his­toire. Après, je suis allée ap­pe­ler Jean-Marc Léon avant qu’il ne rentre chez lui.

Il m’a confirmé l’his­toire dans les grandes lignes, et a ajouté:

«Je l’ai dit à Ma­dame Mo­retti, et je vous le ré­pète, Mac: je ne dor­mi­rai pas tant que je n’au­rai pas mis ce sa­laud sous les ver­rous. J’ai bon es­poir.»

«Pen­sez-vous pou­voir m’en dire plus?»

«De­main. Si vous vou­lez, on peut dé­jeu­ner en­semble.»

«Merci. Merci pour elle, sur­tout.»

«Ne me re­mer­ciez pas. Je hais les vio­leurs.»

Nous avons pris ren­dez-vous.

Au salon, Rico – avec une dé­li­ca­tesse in­fi­nie – de­man­dait des dé­tails. Ce qui le chif­fon­nait, lui aussi, c’était que cet homme, après avoir violé une femme, lui avoir dit qu’il al­lait la tuer, lui don­nait ren­dez-vous pour le len­de­main dans un des lieux de ren­contre à la mode. Comme s’il l’avait connue. Comme s’il n’avait rien fait que de très nor­mal.

«N’a-t-il rien dit qui puisse t’avoir fait pen­ser qu’il te connais­sait?»

«Non. Il m’a même de­mandé mon nom, mon âge. Il s’est car­ré­ment mon­tré cu­rieux, il s’in­for­mait. Ce n’est que lorsque Olga s’est levée qu’il a sou­dain été très pressé de dis­pa­raître, mais ça c’était nor­mal, après ce qu’il ve­nait de faire. Il de­vait tout de même avoir une lé­gère crainte que je le dé­nonce. L’ins­pec­teur m’a dit que j’avais beau­coup de chance, par­fois ces vio­leurs tuent leurs vic­times pour qu’elles ne té­moignent pas.»

Je suis res­sor­tie sans faire de bruit.

Avec ses ron­deurs, ses al­lures bon­hommes et son don pour faire par­ler les gens, Rico était pour Iris, à ce mo­ment-là, le meilleur in­ter­lo­cu­teur pos­sible.

L’après-midi ti­rait à son terme, j’ai ap­pelé So­phie, pour sa­voir si quel­qu’un avait ma­ni­festé l’urgent be­soin de me voir.

«Per­sonne n’a ap­pelé. Vou­lez-vous que j’aille boire un verre au bar du Pa­lace, ce soir? On me connaît moins que vous.»

«Je croyais que vous, la nuit…»

Sa voix est res­tée pla­cide:

«Tant que c’est pour ré­cu­pé­rer des créances, en ce qui me concerne ils peuvent tous cre­ver. Mais là on court après un vio­leur. J’en suis. Même la nuit.»

«Bon. Al­lez-y. Moi, je ra­mène Iris à Ge­nève.»

 

 

© Ber­nard Cam­piche édi­teur, CH 1350 Orbe (Suisse)

«Ame de bronze» a été réa­lisé par Ber­nard Cam­piche avec la col­la­bo­ra­tion de René Be­la­kovsky, Béa­trice Ber­ton, Ma­rie-Claude Gar­nier, Ma­rie-Claude Schoen­dorff et Da­niela Spring. Photo de cou­ver­ture: Da­niel Co­chet.

 

2 com­men­taires
1)
Franck Pas­tor
, le 07.09.2008 à 07:22

Hé bien, l’at­mo­sphère change bru­ta­le­ment… Fini de rire ! La tra­gé­die dans toute son hor­reur.

Et comme d’ha­bi­tude, on at­tend la suite (ça, c’est bête, per­sonne n’a in­venté le ro­man-feuille­ton sans épi­sode à suivre… Ah si ? Ça s’ap­pelle un livre, et ça se trouve chez un li­braire ? OK, je vais re­cher­cher ça dans mon quar­tier…)

2)
M.G.
, le 07.09.2008 à 12:56

Hé bien, l’at­mo­sphère change bru­ta­le­ment… Fini de rire ! La tra­gé­die dans toute son hor­reur.

En effet !

Comme les deux pre­miers, le Cha­pitre III est passé sous “Pages” après un Co­pier-Col­ler, est im­primé et prêt pour lec­ture pen­dant ma pro­chaine sieste ;-)

Merci Anne.