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Mercredi 19 septembre 2012
Le Semainier fabuleux de Saint-Sulpice le Vieux... Conte n°3

Septembre est pour moi comme sont les vendanges pour les vignerons ou la rentrée pour les enseignants.... une période d'intense activité professionnelle. Je reprendrai dès octobre les articles sur le livre de cuisine et la photo. En attendant, je vous livre ce nouveau conte du "semainier fabuleux de Saint-Sulpice le vieux". Ce qui vous reposera de l'article d'hier ;-).

Bonne lecture

 

 

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La petite Estienette avait frappé tôt à la porte de la chaumière de la matrone d’Hostiaz en cette belle matinée de Juillet 1510. Il n’était pas question d’hôpital maternel dans cette contrée reculée où depuis toujours les mères avaient leurs enfants sur place au foyer. La tradition voulait que l’événement fût l’affaire exclusive des femmes et elles ne manquaient pas, les femmes, dans la maison du Jean au lieu-dit des Combettes à Saint-Sulpice, puisqu’il avait eu six filles bien vivantes, quatre en âge de mariage et deux encore enfants dont la petite dernière, Estienette, âgée de dix ans, envoyée au village pour prévenir l’accoucheuse.

La Jeanne d’Hostiaz s’était mise en route immédiatement et se hâtait à grands pas, car elle savait que pour un septième enfant la délivrance serait rapide. À peine descendait-elle le sentier du col en direction du hameau qu’elle aperçut la Claudine revenant de la Rémondière. Elle portait péniblement un gros paquet en se tenant le ventre et la Jeanne comprit qu’elle arrivait trop tard. Comme à l’habitude, la femme avait voulu travailler jusqu’à la dernière minute. Prise des douleurs de l’enfantement, elle n’avait pu rejoindre à temps son habitation. Elle s’était délivrée toute seule dans le vallon et au lieu de l’herbe à lapin, elle ramenait le petiot dans sa gone. La Jeanne s’empara du paquet pour  soulager la parturiente ; les cris du bébé ne laissaient aucun doute sur son désir de vivre. Il s’exhalait de la toile de jute une forte odeur de sueur, de sang, de pommes gâtées et de foin fermenté et c’est pour cette raison que la matrone décida que le nouveau-né serait surnommé le « Heudri » ce qui signifiait : celui qui sent la pomme blette.

Les deux femmes furent très vite en la chaumière de la combe, à l’abri dans une pièce où l’on avait allumé un feu à même la terre battue et fait chauffer de l’eau. Toutes les filles, en rang d’oignon, attendaient de connaître le sexe du petit braillard et la Jeanne leur annonça la grande nouvelle :

«  C’est un garçon et comme il est tout petit vous l’appellerez Petit-Jean- des Combettes. » Puis elle insista pour que la gent féminine se retirât ne gardant auprès d’elle que l’aînée des filles afin de procéder à la toilette du bébé et de sa mère.

Après avoir sectionné proprement le cordon et baigné le petit, au moment où elle l’enduisait d’huile de noisette, la Jeanne aperçut la tache sur le haut de la cuisse. C’était une tache blanche qui avait la forme d’une feuille de trèfle. Durant sa longue carrière de matrone, elle n’avait jamais été témoin d’un tel phénomène, mais sa grand-mère lui avait raconté que cela s’était produit dans les anciens temps. Elle prit alors un petit clou forgé qui se trouvait dans une coupelle et de la pointe elle piqua l’enfant au centre de la tache. Il ne sentit rien et aucune goutte de sang ne perla. La Jeanne se décida alors à prendre la parole :

« - Claudine des Combettes tu es la plus bénie des femmes et la plus maudite aussi. Pour ton fils,  le bûcher sera ta croix et pour nous,  il sera notre Maître, car il aura les pouvoirs. Si tu lui veux longue vie, ne révèle jamais, pas même à son père, l’existence du trèfle. Dieu, Notre Seigneur clément et miséricordieux pourvoira au reste. »

L’enfance de Petit- Jean fut très heureuse. Il s’éleva en toute liberté comme un prince. Il n’avait pas une mère, il en avait sept qui lui passaient tous ses caprices et le gâtaient sans limites. Son père était rude, mais le plus souvent,occupé du matin au soir, il était beaucoup trop fatigué pour sévir, trop fier de ce fils unique qui était comme un coq dans une basse-cour. Pendant les veillées d’hiver, il lui enseigna à travailler le bois, à faire des manches pour les outils, des fourches, des râteaux à foin où chaque dent était taillée avec soin, des sifflets, des petites cages à sauterelle et à grillons, des galoubets, des pièges à mulot ou à taupe, des moulins à vent et à eau en réduction. L’enfant, en dépit de ses petites mains, se révéla vite très adroit et très ingénieux, mais l’essentiel de son éducation, il le dut à son grand-père,  Grand- Jean –des- Combettes. Ce dernier lui apprit à compter avec des bûchettes et  des petites pierres blanches. Malgré son âge, il se rendait encore utile en menant les bêtes aux champs pendant la belle saison et le reste du temps, il y avait toujours des noisettes à casser et mille petites besognes : des lanières, des tresses, des paniers à confectionner, des chaises à rempailler. Finalement, Petit -Jean, qui ne savait ni lire ni écrire, en connaissait beaucoup plus long sur la vie qu’un enfant du même âge de nos jours. Son grand-père lui avait enseigné l’heure du soleil selon la longueur des ombres et les saisons. Il lui avait montré que les étoiles se regroupaient dans le ciel en figures et fait découvrir l’existence de la Voie lactée. Petit -Jean  savait tout de la lune et de son cycle, en particulier les dates où il fallait semer les légumes ou couper les arbres. D’année en année, il avait appris les simples, les vertus du plantain, de la prêle, de la saponaire,  du mai utilisé pour la fabrication du saint chrême, les soixante plantes de la thériaque vénitienne pour un élixir de longue vie dont le grand-père lui avait donné la recette qu’il tenait lui-même de son aïeul.

Enfin, Petit- Jean était au courant des habitudes de tous les oiseaux par leurs chants et par leurs nids. Il avait vu la danse des loups les nuits de grande lune et certains automnes les parlements de corbeaux. Il n’ignorait rien de tout le petit monde animal et bien que ce fût interdit par les moines, ses sœurs et ses parents ne manquèrent jamais de truitelles et d’écrevisses capturées au ruisseau, de lapins et de grives piégés à la saison, de gros escargots de Bourgogne, de champignons dont il sentait d’instinct ceux qui étaient consommables et ceux qui étaient vénéneux. En somme il connaissait tous les secrets et encore plus de la nature de Saint-Sulpice- le- Vieux. Petit- Jean arrivait dans sa dixième année, mais comme il était tout menu on l’avait fourré, dès sa naissance, dans l’unique et immense lit où dormaient ses  six sœurs et comme il tenait peu de place, il y était resté jusqu’à ce jour.

Alors que le solstice d’été approchait, Petit -Jean fut réveillé par la lumière de la lune pleine qui occupait tout le carreau de la lucarne. Il quitta sa couche et prit ses petits sabots à la main. Il jeta un dernier regard à ses sœurs. Leurs visages étaient illuminés par le rayon lunaire, leurs cheveux longs et blonds s’étalaient sur le polochon et sur les draps. Curieusement, elles étaient toutes tournées du côté gauche et une buée s’exhalait de leurs lèvres bien que l’on fût à la veille d’un été très chaud. Sans bruit, pour ne pas réveiller ses parents qui dormaient dans la pièce voisine, il dégonda la targette qui fermait la lourde porte de la chaumière et se retrouva sous l’auvent. Là, il chaussa ses sabots et instinctivement il prit, à la course, le sentier en direction de Cérarges. La nuit était si claire qu’on y voyait comme en plein jour. Les petits sabots claquaient sur le sol.

Une météorite traversa le ciel de part en part et s’écrasa rougeoyante sur la forêt de Jailloux. Petit- Jean arrivait au creux de Cérarges, il aperçut une grande lumière à la hauteur des prairies de Schappe et se dit alors que c’était là qu’il devait se rendre. Dix minutes après il touchait au but. Il s’approcha précautionneusement et fut stupéfait à la vue du spectacle qui s’offrait à lui : il y avait un grand feu au centre de la clairière, dessus un chaudron de grosse taille bouillonnait. Une foule se pressait autour du foyer, issue de tous les chemins, mais pas un seul homme présent, que des femmes, pas de fillettes. Petit- Jean reconnut toutes les habitantes des villages avoisinants. Elles allaient au chaudron où une vieille leur remettait un bol de terre puis une louche de boisson. Ensuite elles se répartissaient dans le pré en formant des rondes. Toutes étaient vêtues de longues tenues blanches immaculées, couvertes de marguerites et de trolls. Petit Jean remarqua alors quatre de ses sœurs.

Leurs yeux paraissaient regarder sans voir, elles aussi participaient à la danse, un  étrange ballet, rapide puis lent et hiératique, chaque participante allait en se tournant le dos, le visage à l’extérieur du cercle pour ne jamais se voir de face. Le mouvement était tantôt saccadé comme dans une chaconne et tantôt comme figé avec une lente ondulation des bras en direction de la pleine lune. Les vieilles femmes regroupées autour de deux bouleaux de grande taille sautaient sur place. Petit- Jean aperçut alors trois anciennes d’Hostiaz croulant sous l’âge. Elles formaient un orchestre bizarre : l’une ponctuait les figures des évolutions avec un tambourin, la seconde soufflait dans un flûtiau pour en tirer une mélopée aigrelette qui n’en finissait pas et la troisième émettait des sons très graves à l’aide d’un chalumeau adapté à une poche de fourrure. Ce qui le surprit le plus, ce fut la présence des animaux sauvages qui avaient abandonné toute crainte. Des brebis se désaltéraient au centre de la prairie dans une mare près d’un mouton noir. Un couple de renards côtoyait des lièvres qui s’étaient dressés sur leurs pattes arrière comme pour mieux profiter du spectacle. Petit -Jean fixa alors les yeux vert et or des oiseaux de nuit perchés sur chaque branche des bouleaux. Il sentit entre ses sabots la remontée vers l’eau d’un cortège de grenouilles et de crapauds qui le poussait irrésistiblement et il se retrouva ainsi face aux vieilles femmes qui l’attendaient :

« -Te voilà enfin devant nous pour la bonezoses ! » déclara celle au tambourin en lui offrant le bol. Petit -Jean but et jamais il ne connut liqueur aussi âcre, aussi amère et puissante. Dans toutes ses veines, ses artères et son crâne, l’explosion fut instantanée. Il commença lentement à quitter le sol, à s’élever le long du tronc des bouleaux jusqu’à atteindre le haut du ciel alors que paradoxalement il entendait de plus en plus fort la litanie du chœur :

Viens Don du Sublime

Viens révélateur des mystères de l’Elu

Viens dispensateur de la Vie

Petit Jean des Combettes dit le Heudri reçoit les sept pouvoirs

Le pouvoir de l’eau pour la trouver et faire pleuvoir

Le pouvoir du feu pour le souffler ou effacer les brûlures

Le pouvoir des mains pour guérir et remettre entorses ou cassures

Tu pourras nouer ou dénouer l’aiguillette

Tu liras dans l’avenir et dans le passé

Tu jetteras ou tu lèveras le mauvais œil

Tu parleras la langue des oiseaux et tu comprendras celle des animaux.

 Petit -Jean était arrivé très haut dans les airs et il voyait tout le plateau dans ces quatre directions.

 La clairière en dessous de lui se mit à tourner de plus en plus vite, les flammes des torches de poix ne faisaient plus qu’une seule lumière et les branches des sapins se resserrèrent.

Petit -Jean reprit connaissance sur le chemin et se hâta alors de retourner à Saint-Sulpice. Les étoiles avaient bougé et Vénus se rapprochait de l’horizon, mais le coq n’avait pas encore chanté. Il entra sans bruit dans la chaumière paternelle et se retrouva dans la chambre. Ses sœurs dormaient profondément et reposaient rigides, comme mortes. Il reprit sa place dans un lit qui lui parut froid et, brisé d’émotions, il s’endormit aussitôt lui aussi.

Il se réveilla très tard  dans le doute et la bouche amère. Son père était au bois et sa mère en champs. Ses sœurs s’activaient, les unes au bûcher, les autres à la lessive, en bas du ruisseau, au lavoir banal. Il descendit dans la pièce du rez- de chaussée et observa alors le manège du chien qui le regardait avec beaucoup de sympathie et qui lui dit tout d’un coup :

« - Bonjour Frère homme, belle journée ».

Petit -Jean en fut estomaqué. Prêtant l’oreille, il entendit les poules qui se querellaient dans la basse-cour :

« - Ce vermisseau est à moi, je l’ai vu la première et je le destine à notre coq ».

Il sortit sur le seuil de la ferme et il comprit le pépiement des hirondelles :

« - À l’ouvrage, il faut nourrir nos petits très vite, car l’été sera court jusqu’à la migration ».

Alors qu’il levait le pied pour franchir le seuil, Petit -Jean entendit une petite voix, celle d’un minuscule pyrophore qu’il avait failli écraser et qui s’adressait à lui.

« - Me laisseras-tu vivre encore une journée dans la rosée ? »

Il réalisa que les animaux, les insectes, les arbres, les plantes communiquaient entre elles et que lui avait désormais ce don inestimable de comprendre le langage secret de la Nature.

Alors qu’il se dirigeait vers les pâturages dans une symphonie d’appels et de signaux, il sentit un vent doux qui caressait son visage et il se dit que le monde était beau. 

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